« Nouvelles impressions d’Afrique, suivi de L’Ame de Victor Hugo », de Raymond Roussel, et d’« Etudes des Nouvelles impressions d’Afrique », de Jean Ferry, introduction d’Hervé Lavergne, Aux Feuillantines, 520 p. et un supplément de 24 p., 26,90 €.
Nouvelles impressions d’Afrique, dernier texte publié de son vivant, en 1932, est peut-être le plus fou de Raymond Roussel (1877-1933). Ce long poème de 1 274 alexandrins réguliers répartis en quatre chants, illustré de 50 gravures sans aucun rapport avec le texte, porte à son comble les jeux et contraintes qui animent son écriture. Avec ses emboîtements de parenthèses (jusqu’à neuf ouvertes en même temps), sa compréhension se dérobe. Le délire cryptographique suscite la passion de déchiffrer. On veut savoir ce qui se cache sous un texte qui en apparence ne dit rien de sensé, ne raconte rien. On se tourne alors vers les clés données par Roussel lui-même dans Comment j’ai écrit certains de mes livres, publié à titre posthume par Michel Leiris en 1935. On se rend compte que ces clés ouvrent des portes qui ne débouchent sur rien, sinon sur d’autres portes fermées par d’autres clés. Restent les grands commentateurs qui se sont passionnés pour cette œuvre, dont les noms garantissent l’autorité de Roussel aujourd’hui : Leiris le premier, mais aussi Michel Foucault, qui lui consacre un livre en 1963, Leonardo Sciascia, Georges Perec, Jean Starobinski et Annie Le Brun.
Parmi ses déchiffreurs, il en est un de moindre renom qui s’est pourtant employé pendant quarante ans à « libérer » Roussel en mettant au jour ses lois : il s’agit de Jean Ferry (1906-1974), scénariste pour le cinéma obsédé par Roussel, dont le travail justifie la republication des Nouvelles impression d’Afrique aujourd’hui, par Hervé Lavergne, éditeur d’Aux Feuillantines. Le grand et beau livre que celui-ci propose, en l’accompagnant d’une préface pleine de gaieté et de passion exploratoire, comprend le poème de Roussel tel qu’il a été publié chez Lemerre en 1932 avec les illustrations d’Henri Zo et un poème complémentaire, « L’Ame de Victor Hugo », suivi des deux études de Jean Ferry décryptant vers à vers les poèmes qui précèdent, selon une méthode rigoureuse de repérage de « séries ». Ce travail est fascinant, mais il faut bien reconnaître qu’il n’éclaire rien du tout : il gonfle le texte et augmente son mystère, appelant autour de lui une communauté d’initiés. Il ne s’en cache pas d’ailleurs. Dans une note concluant ses études, Ferry écrit : « Tâchons de rester entre nous. (…) Veillons sur la momie chantante, entretenons-la en bon état de marche, mais ne l’exposons pas sur la place. Lisons Roussel, ne le prêtons pas, on ne nous le rendrait pas en bon état. »
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Source:
www.lemonde.fr



