Marseille, un piège pour mineurs : Angelina Delcroix ouvre l’abîme

La violence ne surgit jamais seule. Elle vient des écrans, des réseaux, des fidélités imposées, des silences familiaux, des angles morts de l’école et de la prévention. Le roman commence par une scène de sidération: une vidéo reçue en pleine nuit, sur une messagerie cryptée interne, montre le meurtre d’une femme en fauteuil roulant.

La phrase finale du prologue fixe aussitôt la brutalité du dispositif: « Ils viennent de tuer sa mère en direct. » À partir de ce choc, le récit bifurque vers Marseille, un local associatif, une rentrée scolaire manquée et un adolescent de quinze ans qu’un éducateur refuse de considérer comme une absence ordinaire.

L’enfance, matière inflammable

Oscan n’a pas fait sa rentrée. Anders, éducateur de rue dans le 13e arrondissement de Marseille, s’en inquiète avant que l’inquiétude ne devienne collective. Le garçon vit avec une mère qui travaille beaucoup, s’enferme dans sa chambre, joue en ligne, ment mal, se débat avec l’argent facile, la peur et l’humiliation. Delcroix ne l’adoucit pas. Elle ne l’excuse pas davantage.

Elle montre un adolescent traversé par des désirs contradictoires: aider sa mère, fuir l’école, gagner vite, disparaître parfois. Lorsqu’il tombe sur son reflet, le roman concentre son malaise en une formule nue: « La honte et l’envie de disparaître. »

La force de ces premières séquences tient à leur refus du commentaire plaqué. Le jeu vidéo n’explique pas tout, mais il offre à Oscan un espace où la puissance remplace l’effacement. Le texte épouse alors le rythme des parties, les insultes, les victoires, les messages brefs, la montée d’une excitation qui brouille les limites entre défi, promesse et menace.

« Tuer pour oublier. » Et tout est dit. Autour de lui, Anders capte les signaux faibles, interroge les jeunes, tente de préserver une relation de confiance, puis mesure peu à peu l’étroitesse de sa marge d’action.

La procédure face au désordre

La découverte de deux corps dans les calanques change l’échelle du roman. Avant le crime, il y a la roche, l’orage, Rachel et sa fille Clara en pleine ascension, les grands corbeaux qui tournent et dont l’agitation annonce moins une scène spectaculaire qu’une rupture du réel.

Delcroix prend le temps de composer cette approche par le paysage, puis laisse l’horreur s’imposer sans détour: deux jeunes garçons nus, attachés, exsangues, mutilés après leur mort. Le livre entre alors dans son versant procédural, mais sans quitter la question centrale: qu’est-ce qui mène des adolescents jusqu’à cet endroit ?

Kahlo, lieutenant de police au physique immédiatement mémorable, dirige l’enquête. L’arrivée d’Ariane Cottin, psychocriminologue de l’OCRVP, ajoute un contrepoint analytique. Elle observe, ordonne, refuse la précipitation interprétative.

Dans la salle de réunion, face aux blessures infligées après décès, elle avance une hypothèse matérielle avant toute théorie: « Il ne voulait pas se salir, intervient Ariane. Une fois que le sang est descendu et qu’il a commencé à coaguler, les blessures sont propres. » Cette précision donne au roman son efficacité: la cruauté se lit dans les faits, non dans une surenchère d’explications.

Des adultes au bord de l’échec

La construction alterne les foyers avec une netteté qui soutient la tension. Anders cherche Oscan, la police identifie les victimes, Ariane déplie les gestes du tueur, les adolescents du quartier parlent à demi-mot. Les chapitres courts, datés, créent une impression de compte à rebours. Pourtant, le suspense ne repose pas seulement sur l’identité du criminel.

Il naît surtout de ce que chacun ignore au mauvais moment. Oscan appelle Anders, Anders rappelle trop tard, la mère croit encore tenir son fils, les jeunes savent quelque chose mais ne veulent pas « balancer ». Le drame circule dans ces retards minuscules.

C’est là que le roman gagne en densité. La prévention spécialisée, l’école, la police, la famille: aucune instance ne disparaît, aucune ne triomphe. Toutes semblent présentes, engagées, mais partiellement impuissantes. Delcroix décrit moins un abandon simple qu’un enchevêtrement de loyautés, de prudences, de peurs et de procédures.

Oscan, lui, avance dans une zone grise, entre victime possible, garçon tenté, adolescent déjà compromis. La phrase « Il n’a même pas dit au revoir à sa mère. » résume cette bascule avec une économie terrible: rien d’héroïque, rien de grandiose, seulement un départ qui ressemble encore à une fugue et contient déjà autre chose.

Le mal comme chaîne de gestes

Le titre pourrait annoncer une méditation abstraite. Le roman choisit une voie plus concrète. La fabrique du mal passe par des messages reçus, des rendez-vous imposés, des promesses d’argent, des appartenances viriles, des démonstrations de force, des corps utilisés comme signes.

Ariane le formule avec prudence lorsqu’elle distingue la scène de crime d’une nécrophilie classique: « Ici, c’est un véritable besoin de destruction, quelque chose qui pousserait le meurtrier à aller encore plus loin que la mort. » La formule éclaire le livre entier: la mort ne suffit pas, il faut encore produire un message.

Angélina Delcroix signe ainsi un thriller brutal, tendu, parfois frontal, mais plus inquiet que démonstratif. Sa langue directe, nourrie de dialogues, respecte les registres qu’elle traverse: les jeunes, les policiers, l’éducateur, la psychocriminologue, chacun porte une manière d’habiter le danger.

La réussite du roman tient à cet équilibre entre cadence criminelle et attention aux failles humaines. La Fabrique du mal ne transforme pas la violence en énigme confortable. Il la ramène à des vies prises dans une mécanique où l’on choisit parfois, où l’on subit souvent, et où chaque appel manqué compte.

La Bonne Mère vous attend à compter du 13 mai.

Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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