Car ici, il ne s’agit pas simplement de relire des mythes avec un regard un peu neuf : il s’agit de rouvrir des dossiers, d’interroger des témoignages, bref, de mener l’enquête. Et de le faire avec les outils du roman policier moderne, quitte à assumer pleinement l’anachronisme.
Zoé Angelis et Pierre Bayard l’affirment sans détour : « La critique policière est née dans la Grèce antique en même temps que le roman policier ». De quoi reléguer Edgar Allan Poe au rang d’héritier tardif. Bien avant lui, Hérodote ou Sophocle avaient déjà compris tout l’intérêt dramatique d’une bonne énigme, de témoins peu fiables et d’une vérité qui résiste.
Vous pensiez qu’Œdipe avait tué son père ? Peut-être… mais comment expliquez-vous alors le témoignage du serviteur rescapé de l’escorte de Laïos (père d’Œdipe), qui assure avoir vu plusieurs agresseurs assassiner son maître ? Une incohérence de taille, relevée depuis longtemps, et qui suffit à fissurer toute la belle mécanique tragique. Et ce n’est pas la seule zone d’ombre.
Comment expliquer le rôle du Chœur, censé rester en retrait, mais qui semble ici étrangement empressé d’accabler Œdipe ? Et pourquoi s’attarder si peu sur la personnalité de Jocaste, la mère d’Œdipe, alors que son geste initial, la tentative d’infanticide, conditionne toute l’histoire ? Après tout, sans cette décision, pas de parricide, pas d’inceste… et sans doute pas de mythe non plus. Curieux non ?Et si le fameux complexe d’Œdipe n’était pas aussi central qu’on le croit ? Et si d’autres figures devaient être réévaluées à la lumière de ces incohérences ?
Et Antigone, qui se pend dans une grotte ? Vous avez déjà visité une grotte ? Parce qu’à moins d’y trouver opportunément un kit de pendaison complet, la scène mérite peut-être d’être reconsidérée comme le suggère Pierre Bayard. Au fond, que faut-il pour se pendre ? À minima une corde, ou équivalent. Dans le cas présent, il semblerait qu’Antigone avait la ceinture de sa robe autour du cou. Très bien. Mais à quoi l’accrocher ? Que peut-on trouver dans une grotte ?
Des racines, à la rigueur, plus sûrement des stalactites, comme le suggère le professeur en littérature française. Ceux qui fréquentent ces lieux ont entendu mille fois la même consigne : « Ne touchez pas aux stalactites/stalagmites, elles sont extrêmement fragiles ». Mais bon, admettons qu’une formation vieille de plusieurs millénaires puisse tenir le coup. Et enfin, de quoi donner l’impulsion de la bascule, et là, avouons qu’il est plus rare de trouver des tabourets ou équivalent à l’état sauvage…
Dès lors, le doute s’installe. Et si ce suicide n’en était pas un ? Si l’on applique un minimum de rigueur, les incohérences matérielles cessent d’être des détails pour devenir des indices. Et Pierre Bayard d’écrire : « Que l’on soit ou non féministe, il suffit d’être attentif au texte, comme nous l’enseigne la critique policière, pour mettre fin à une légende et affirmer haut et fort, comme je le fais ici, qu’Antigone ne s’est pas suicidée, mais a payé au prix fort son amour pour son frère et sa liberté d’expression. »
Quant à Orphée, en se retournant sur Eurydice, ne commettrait-il pas en fait un féminicide ? La question peut sembler provocatrice, mais c’est précisément là que le livre est le plus intéressant : il déplace le regard, dérange les évidences, rappele que ces récits que l’on croit intouchables sont aussi des constructions, pleines de failles, de silences et de zones d’ombre.
Ce travail collectif repose sur une idée aussi simple que redoutable : relire les textes anciens comme des scènes de crime. Examiner les témoignages, traquer les contradictions, reconstituer les faits.
Au fond, Cold cases en Grèce antique ne propose pas seulement de nouvelles solutions : il instille un doute méthodique. Et une fois qu’on a commencé à douter… difficile de revenir en arrière. Nos petites cellules grises, elles, sont déjà en pleine effervescence.
Par Audrey Le RoyContact : aleroy94@gmail.com
Source:
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