Les aléas de l’histoire ainsi que les variations du goût faillirent être fatals à la porcelaine de Sèvres du XVIIIe siècle. Mise en œuvre au fort de Vincennes à partir de 1740 pour concurrencer la production de Meissen (Saxe), puis transférée à Sèvres en 1756, la manufacture avait, au prix de perfectionnements techniques et artistiques constants, rencontré le succès dès le début des années 1750.
Des goûts et des couleurs
La diversification des formes et des sujets, jointe à la maîtrise de couleurs et de décors inédits, permit en outre la création de pièces d’apparat dont les noms – tels pots-pourris « girandoles », à « vaisseau à mât », vases « antiques ferrés » – évoquaient des réalisations riches de dissonances formelles et colorées. Saisie massivement dans les résidences monarchiques et nobiliaires puis vendue par les autorités révolutionnaires durant la décennie 1790, la porcelaine de Sèvres trouva alors des amateurs de choix anglais, à un moment où, en France, la tyrannie des modes la déconsidérait.
Vue de l’exposition « « Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi » présentée au Mobilier national à Paris en 2026. Photo : © Pauline Assathiany
Le temps des Rothschild
Le milieu du XIXe siècle vint sceller le retour en grâce des productions du siècle passé, en liaison avec l’éclectisme qui marquait la fin de la domination néoclassique. Une famille accapara néanmoins le marché : les Rothschild, banquiers originaires d’Allemagne dont cinq frères s’étaient établis, au début du siècle et à partir de Francfort, à Londres, Paris, Vienne puis, plus brièvement, à Naples. Unique dans le panorama européen par son caractère de solidarité familiale et l’ampleur de ses moyens financiers, cette dynastie d’un genre nouveau allait trouver dans l’accumulation des œuvres d’art les plus précieuses un moyen d’égaler en prestige les familles régnantes.

Vase « à l’amour Falconet », v. 1780, porcelaine tendre, H. 43 cm, détail, Musée national de Céramique. ©Presse GrandPalaisRMN.
Haussés tout au long du siècle au rang de plus grands collectionneurs des temps modernes, les Rothschild conjuguèrent ce collectionnisme émulatif familial avec l’embellissement et la construction de fastueuses résidences en Allemagne, Angleterre, France et Autriche. Malgré la générosité de membres de la famille envers les institutions publiques depuis le dernier tiers du XIXe siècle, il fallut néanmoins attendre l’après-Première Guerre pour voir la porcelaine de Sèvres honorée de dons majeurs. Entrèrent alors dans les collections nationales, grâce au legs (1922) de la baronne Salomon de Rothschild, 338 porcelaines de Sèvres. Parmi les pièces d’origine royale identifiées figure la pendule-lyre, acquise en 1786 par Louis XVI pour son salon des jeux à Versailles.

Vue de l’exposition « « Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi » présentée au Mobilier national à Paris en 2026. Photo : © Pauline Assathiany
La villa Ephrussi fait peau neuve
L’arrivée en 2024 d’une nouvelle directrice des collections, Oriane Beaufils, a marqué un nouveau départ pour la villa Ephrussi de Rothschild, construite de 1905 à 1911 et appelée également villa Île-de-France. L’approfondissement de l’histoire des collections de Béatrice de Rothschild regroupant plus de 5000 œuvres très diverses, ainsi que les restaurations futures, qui permettront notamment de redonner aux façades leur couleur ocre d’origine, devraient revivifier ce lieu féerique entre tous de la Côte d’Azur. Seul musée français exclusivement nourri d’œuvres ayant appartenu aux Rothschild, et qui entend engager une politique d’acquisitions, la villa est appelée à devenir plus que jamais, à l’image de Waddesdon Manor en Angleterre, le navire amiral de la mémoire des collections Rothschild en France.
Villa & jardins Ephrussi de Rothschild, 1, av. Ephrussi-de-Rothschild, 06230 Saint-Jean-Cap-Ferrat

Vue de l’exposition « « Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi » présentée au Mobilier national à Paris en 2026. Photo : © Pauline Assathiany
Le fabuleux legs de Béatrice
Le legs consenti à l’Institut par Béatrice Ephrussi de Rothschild (1864-1934), fille du baron Alphonse de Rothschild, chef de la branche aînée française propriétaire du château de Ferrières, fut plus conséquent encore et reste, à ce jour, inégalé. Regroupées dans sa villa Île-de-France de Saint-Jean-Cap-Ferrat, ses collections abritent près de 800 porcelaines de Sèvres incluant près de 300 tasses ! Parmi les pièces majeures dont beaucoup, selon les dernières études, avaient été héritées de son père, figure un « vase urne antique » à fond bleu céleste qui pourrait être l’exemplaire vendu en 1755 à Madame de Pompadour. Autre rareté, une garniture de « vases des âges » (1779) ) à fond vert – couleur appréciée des Rothschild, avec le rose –, ne trouve d’autre équivalent que dans les collections royales anglaises.

Vue de l’exposition « « Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi » présentée au Mobilier national à Paris en 2026. Photo : © Pauline Assathiany
Nourrie de provenances de toutes les branches Rothschild, l’exposition organisée à la Galerie des Gobelins donne également l’occasion d’admirer des pièces rassemblées par le baron Ferdinand de Rothschild (1839-1899) à Waddesdon Manor. Trois exemples de « vaisseau à mât », parmi la dizaine connue, y sont notamment conservés, alors que les contenus d’autres grandes résidences anglaises Rothschild furent, au fil des mutations, partagés ou mis sur le marché. Sur le continent, les collections des autres branches de la famille, indépendamment de ces mutations, subirent d’amples spoliations nazies évoquées dans l’exposition. Offertes ou bien acquises sur le marché, d’exceptionnelles porcelaines de Sèvres dont beaucoup avaient une provenance Rothschild ont pu encore rejoindre ces dernières décennies les collections nationales, cas de ce « vaisseau à mât » (1760) à fond rose de l’ancienne collection d’Alphonse de Rothschild, entré au Louvre en 1984.

Charles-Nicolas Dodin, d’après Jean-Claude Duplessis, pot-pourri « à vaisseau à mât », v. 1760, porcelaine tendre, 37 x 33,5 x 17 cm Paris, musée du Louvre. ©Presse GrandPalaisRMN
En rassemblant près de 300 pièces issues de tous les pays, et dont beaucoup sont inédites, cette exposition qui fera date permet ainsi, au fil de découvertes et de tracés rétablis, de revisiter l’histoire de la manufacture. Quant à la place des productions de Sèvres de ce XVIIIe siècle si imaginatives et synonymes de perfection, la postérité a tranché : en accord avec les amateurs d’antan, elle reste au firmament des combles de l’art.

Vue de l’exposition « « Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi » présentée au Mobilier national à Paris en 2026. Photo : © Pauline Assathiany
« Sèvres, une passion Rothschild, de Paris à la villa Ephrussi »Mobilier National – Galerie des Gobelins, 42, av. des Gobelins, 75013 ParisDu 17 avril au 26 juillet
Source:
www.connaissancedesarts.com



