Depuis plus d’une décennie, la politique migratoire européenne oscille entre deux impératifs contradictoires : préserver une tradition humaniste fondée sur le droit d’asile et répondre à une pression politique croissante liée à l’augmentation des flux migratoires. L’adoption en 2024 du Pacte européen sur la migration et l’asile, qui doit entrer pleinement en vigueur à partir de 2026, marque un tournant important dans cette évolution. Derrière cette réforme se cache une réalité politique difficile à ignorer : l’Union européenne semble reconnaître, de manière implicite, que la stratégie migratoire mise en œuvre depuis la crise de 2015 n’a pas produit les résultats attendus.
La crise migratoire de 2015 constitue en effet le point de départ de cette transformation. Cette année-là, plus d’un million de migrants et de réfugiés arrivent en Europe, principalement par la Méditerranée orientale via la Turquie et la Grèce, mais aussi par la route centrale reliant la Libye à l’Italie. L’ampleur du phénomène révèle brutalement les limites du système européen d’asile. Le règlement de Dublin, qui impose au premier pays d’entrée dans l’Union la responsabilité du traitement des demandes d’asile, se retrouve rapidement paralysé. Les États situés aux frontières extérieures, notamment la Grèce et l’Italie, se retrouvent débordés, tandis que plusieurs pays d’Europe centrale refusent catégoriquement l’idée d’une répartition obligatoire des demandeurs d’asile. L’Union européenne découvre alors que sa politique migratoire, construite sur un équilibre fragile entre souveraineté nationale et coopération européenne, n’est pas adaptée à une crise de grande ampleur.
Face à cette situation, les institutions européennes adoptent progressivement une stratégie qui va structurer toute la politique migratoire des années suivantes : l’externalisation du contrôle des migrations. L’idée consiste à empêcher les migrants d’atteindre le territoire européen en déplaçant la frontière migratoire vers les pays de transit et d’origine. Autrement dit, il s’agit de confier à des États situés au sud de la Méditerranée ou en Afrique subsaharienne la mission de limiter les départs et de contrôler les routes migratoires.
Cette stratégie s’accompagne d’un déploiement financier massif. En 2015, l’Union européenne crée un fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique destiné à financer des programmes visant à réduire les causes profondes des migrations irrégulières. Ce fonds mobilise plusieurs milliards d’euros pour soutenir des projets économiques, renforcer les capacités de contrôle des frontières et lutter contre les réseaux de passeurs. Parallèlement, l’Union met en place un instrument financier beaucoup plus vaste, doté d’un budget d’environ 79,5 milliards d’euros pour la période 2021-2027, destiné à financer la coopération avec les pays voisins et africains, dont une part importante est consacrée à la gestion des migrations.
Les partenariats migratoires se multiplient alors. La Turquie signe dès 2016 un accord avec l’Union européenne visant à retenir sur son territoire les réfugiés syriens en échange d’une aide financière de plusieurs milliards d’euros. Dans le même esprit, des accords de coopération sont développés avec la Libye, la Tunisie, le Maroc, la Mauritanie, l’Égypte et plusieurs pays du Sahel. Le Maroc bénéficie ainsi de centaines de millions d’euros pour renforcer la surveillance de ses frontières et lutter contre les réseaux de trafic d’êtres humains. La Tunisie reçoit plus de 3 milliards d’euros d’aide européenne depuis 2011, dont une part significative est liée à la coopération migratoire. En 2023, un nouveau programme européen prévoit plus de 600 millions d’euros pour soutenir les politiques publiques marocaines, notamment dans le domaine de la migration et de la sécurité des frontières. La Mauritanie signe également un partenariat migratoire avec l’Union européenne, accompagné d’un financement de plus de 200 millions d’euros destiné à renforcer les capacités de surveillance des routes migratoires atlantiques.
Au total, si l’on additionne les différents instruments financiers européens consacrés directement ou indirectement à la gestion des migrations, ce sont plusieurs dizaines de milliards d’euros qui ont été mobilisés au cours de la dernière décennie. L’objectif affiché est double : réduire les départs vers l’Europe et stabiliser les pays d’origine afin de limiter les facteurs qui poussent les populations à migrer.
Cependant, les résultats de cette stratégie restent largement contestés. Les flux migratoires vers l’Europe n’ont jamais réellement cessé. Ils se déplacent simplement d’une route à l’autre au gré des contrôles et des crises régionales. Lorsque la route turque se ferme partiellement, les traversées augmentent en Méditerranée centrale. Lorsque les contrôles se renforcent en Libye, les départs se déplacent vers la Tunisie ou vers la route atlantique reliant l’Afrique de l’Ouest aux îles Canaries. En 2023, plus de 97 000 migrants arrivent en Italie après être partis des côtes tunisiennes, ce qui représente une augmentation spectaculaire par rapport aux années précédentes. Les îles Canaries enregistrent également une hausse importante des arrivées depuis les côtes mauritaniennes et sénégalaises.
Ce phénomène illustre un mécanisme bien connu des spécialistes des migrations : la fermeture d’une route migratoire ne supprime pas les migrations, elle les déplace simplement vers d’autres itinéraires souvent plus dangereux. Dans le même temps, les réseaux de passeurs s’adaptent rapidement aux nouvelles contraintes et développent des stratégies de contournement. La politique européenne de contrôle migratoire se transforme ainsi en une sorte de course permanente entre les autorités et les réseaux criminels.
Par ailleurs, la stratégie d’externalisation a soulevé des critiques croissantes sur le plan des droits humains. Plusieurs organisations internationales ont documenté des abus graves dans certains pays partenaires de l’Union européenne. En Libye, des migrants interceptés en mer et renvoyés dans des centres de détention ont été victimes de violences, d’extorsions et de conditions de détention particulièrement dures. En Tunisie, des rapports ont également évoqué des expulsions collectives et des violences contre des migrants subsahariens. En Mauritanie et dans d’autres pays du Sahel, des arrestations arbitraires et des expulsions forcées ont été signalées à la suite de la mise en œuvre d’accords de coopération migratoire avec l’Europe.
Ces situations posent une question fondamentale : jusqu’où l’Union européenne peut-elle déléguer la gestion de ses frontières sans compromettre les principes juridiques qui fondent son ordre politique ? Car l’Europe s’est construite autour d’un ensemble de normes qui reconnaissent notamment le droit d’asile et l’interdiction de refouler une personne vers un pays où elle risque des traitements inhumains.
Dans ce contexte, la réforme adoptée en 2024 à travers le Pacte européen sur la migration et l’asile apparaît comme une tentative de reprendre le contrôle d’une politique migratoire fragmentée et souvent inefficace. Elle reflète également une évolution politique profonde : la migration est devenue l’un des sujets les plus sensibles du débat public européen et un facteur déterminant dans la montée des forces politiques contestataires.
Le tournant actuel de la politique européenne révèle moins l’apparition d’une solution miracle qu’une tentative d’adaptation après une décennie d’expériences coûteuses et souvent décevantes. L’Europe cherche désormais un nouvel équilibre entre la défense de ses valeurs et la nécessité de reprendre le contrôle d’un phénomène qu’elle n’a jamais véritablement réussi à maîtriser.
(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.



