Bruxelles – Dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, la Commission européenne travaille à la mise en place d’une cellule de renseignement interne, un projet encore discret mais révélateur des ambitions croissantes de l’Union en matière de sécurité stratégique. Sous l’impulsion d’Ursula von der Leyen, cette structure inédite viserait à centraliser, analyser et exploiter les informations issues des services nationaux des États membres, afin de mieux anticiper les menaces hybrides, cyber ou politiques qui pèsent sur le continent.
Officiellement, il ne s’agit pas encore d’un véritable « service de renseignement européen ». Aucun mandat opérationnel n’a été défini, aucun budget spécifique n’a été rendu public, et la Commission parle pour l’instant d’une simple « unité d’intelligence » intégrée à son Secrétariat général. Mais le symbole est fort. Pour la première fois, l’exécutif européen assume l’idée d’une capacité autonome d’analyse sécuritaire, distincte du Service européen pour l’action extérieure (EEAS), traditionnellement chargé de ce type de coordination.
Derrière cette initiative, plusieurs raisons convergent. La guerre en Ukraine a bouleversé les certitudes stratégiques de l’Union, révélant sa dépendance à l’égard des renseignements américains et de l’OTAN. Les attaques de désinformation, les cyber-intrusions russes, les ingérences chinoises et les flux migratoires instrumentalisés par certains régimes autoritaires ont fini par convaincre Bruxelles qu’elle devait se doter de moyens d’analyse propres. L’idée d’une autonomie européenne, longtemps cantonnée au domaine militaire, s’étend désormais au renseignement.
Pourtant, le projet suscite des résistances. Plusieurs capitales européennes, notamment Berlin, Paris et Varsovie, redoutent une ingérence de la Commission dans un domaine qui reste, selon les traités, de compétence nationale. Les États membres disposent déjà de structures de coordination comme l’IntCen, basée au sein de l’EEAS, et craignent un dédoublement bureaucratique. D’autres y voient une manœuvre politique d’Ursula von der Leyen, décidée à renforcer son pouvoir exécutif à l’aube d’un nouveau mandat.
Reste que les signaux se multiplient. Des discussions internes évoquent la création d’une petite équipe de spécialistes de la sécurité et de l’analyse stratégique, chargés d’évaluer les menaces globales et de produire des rapports confidentiels destinés directement à la présidente de la Commission. Des sources proches du dossier parlent d’un projet « encore embryonnaire », sans cadre légal précis, mais déjà suivi avec attention par les diplomates européens.
Aucune procédure de recrutement n’a encore été lancée. Le projet n’apparaît sur aucune plateforme officielle, et les institutions concernées gardent le silence. Selon certains analystes, cette prudence s’explique par la sensibilité du sujet : créer un embryon de renseignement européen, même purement analytique, revient à toucher à l’un des derniers bastions de souveraineté nationale.
Pour les partisans de l’idée, la création d’une telle cellule serait pourtant une étape logique vers une Europe plus souveraine et plus réactive face aux menaces globales. Pour ses détracteurs, c’est une dérive technocratique qui risque d’alimenter la méfiance entre Bruxelles et les États membres. Dans tous les cas, la décision à venir marquera une étape importante dans la lente mais réelle construction d’une Europe du renseignement, longtemps considérée comme une utopie.

