AccueilOpinionRDC : Tshisekedi face à Kabila et au FRN, pourquoi la crise...

RDC : Tshisekedi face à Kabila et au FRN, pourquoi la crise politique congolaise devient une guerre nationale

Un ancien président à la tête d’une rébellion : le basculement du 12 octobre 2026

La crise entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila vient de franchir un seuil que la politique congolaise n’avait plus connu depuis plusieurs années. Le 12 octobre 2026, à Goma, l’ancien président Joseph Kabila a été désigné président du Front pour la refondation de la nation, le FRN, une nouvelle coalition politico-militaire qui absorbe l’Alliance Fleuve Congo et s’inscrit dans la continuité de l’alliance avec le M23. Cette annonce ne constitue pas un simple changement de nom. Elle transforme la nature du conflit : une rébellion jusque-là présentée principalement comme une insurrection armée de l’est cherche désormais à se présenter comme une alternative politique nationale au pouvoir de Kinshasa.

La rapidité du basculement est révélatrice. En quelques jours, Joseph Kabila est passé d’un discours de dénonciation du pouvoir à une prise de responsabilité directe dans une structure qui revendique le droit de recourir à la force. Le 9 octobre, il accusait Félix Tshisekedi de conduire une guerre sans perspective de victoire, de ne pas respecter les engagements du cessez-le-feu et de refuser un véritable dialogue. Trois jours plus tard, il apparaissait à Goma dans un cadre politico-militaire avec Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et le général Sultani Makenga. La rupture est donc moins celle d’un homme qui revient dans le débat que celle d’un ancien chef d’État qui accepte d’associer son capital politique à une chaîne de commandement armée.

De la cohabitation politique à la confrontation ouverte entre Tshisekedi et Kabila

Pour comprendre la gravité de cette évolution, il faut revenir à la relation entre les deux hommes. Joseph Kabila a dirigé la République démocratique du Congo de 2001 à 2019. Félix Tshisekedi lui a succédé après l’élection de décembre 2018 et la passation de pouvoir de janvier 2019, événement souvent présenté comme la première alternance présidentielle pacifique par la voie électorale dans l’histoire récente du pays. Cette alternance n’a pourtant pas supprimé l’influence de l’ancien régime. Dans un premier temps, les forces politiques de Kabila et de Tshisekedi ont partagé le pouvoir. Puis le président nouvellement élu a progressivement cherché à s’émanciper de la coalition qui limitait sa marge de manœuvre. Cette séparation a nourri une rivalité qui a longtemps été institutionnelle avant de devenir judiciaire, diplomatique et maintenant militaire.

Le retour de Kabila dans l’est du pays en 2025 avait déjà modifié l’équilibre politique. Sa présence à Goma, ville contrôlée par le M23 depuis janvier 2025, a renforcé les soupçons de Kinshasa sur ses liens avec la rébellion. Joseph Kabila a auparavant nié soutenir l’insurrection et a présenté les accusations comme politiquement motivées. La création du FRN change toutefois la question. Il ne s’agit plus seulement de déterminer si Kabila apporte un soutien discret à une rébellion ; il faut désormais mesurer ce que signifie sa désignation officielle à la tête d’une structure qui regroupe ses dirigeants politiques et militaires. Le degré de contrôle réel de Kabila sur les combattants du M23 reste encore incertain, mais la fusion du leadership politique et militaire est désormais évidente.

Le FRN : un nouveau mouvement ou l’élargissement politique du M23-AFC ?

Le FRN se présente comme un front de refondation nationale et non comme une simple faction régionale. Son discours cherche à dépasser la base sociale et géographique du M23 en attirant les Congolais opposés à Félix Tshisekedi, y compris ceux qui ne se reconnaissent pas dans la rébellion de l’est. Cette stratégie répond à une faiblesse structurelle de l’AFC-M23 : ses forces peuvent contrôler des territoires, mais leur capacité à apparaître comme un projet national reste limitée. En plaçant Joseph Kabila à sa tête, le mouvement tente d’acquérir un visage présidentiel, une mémoire d’État, des réseaux politiques et une capacité à parler aux officiers, aux élites économiques et aux opposants de Kinshasa.

La composition annoncée du FRN révèle cependant une continuité profonde avec l’ancien dispositif. Corneille Nangaa, ancien président de la commission électorale et dirigeant de l’AFC, devient vice-président. Bertrand Bisimwa, figure politique du M23, est également associé à la direction. Sultani Makenga, commandant militaire du M23, prend la tête de la structure armée. La déclaration de lancement affirme que l’AFC est dissoute et que le FRN reprend ses droits, obligations et engagements, notamment ceux liés aux négociations de Doha. Cette formule est importante : elle permet au nouveau mouvement de se présenter comme un interlocuteur qui ne renie pas les processus de paix existants. Mais elle crée aussi une difficulté pratique : un engagement signé par une coalition peut-il être automatiquement transféré à une organisation nouvelle dont la direction et la dénomination changent ? La réponse dépendra moins des communiqués que de la capacité de la chaîne militaire à respecter effectivement un cessez-le-feu.

L’article 64 de la Constitution, entre argument de résistance et justification contestée de la force

Le FRN invoque l’article 64 de la Constitution congolaise. Le texte est présenté comme donnant aux citoyens le devoir de faire échec à tout individu ou groupe qui prend le pouvoir par la force ou l’exerce en violation de la Constitution. Dans le récit du mouvement, cet article devient la base juridique d’une résistance contre un pouvoir considéré comme illégal ou tyrannique. Il fournit au FRN un vocabulaire de légitimité nationale : ses dirigeants ne veulent pas être décrits comme des chefs de guerre cherchant à conquérir des villes, mais comme des acteurs qui prétendent sauver l’État d’une dérive autoritaire.

Cette lecture ne va pourtant pas de soi. L’invocation d’un article constitutionnel ne transforme pas automatiquement une insurrection armée en action légale. Elle constitue une interprétation politique et doit être confrontée à d’autres principes : le monopole de la force publique, la protection des civils, le droit humanitaire et l’interdiction de renverser un gouvernement par les armes. L’Union africaine rappelle précisément que la Charte africaine de la démocratie interdit les prises de pouvoir anticonstitutionnelles. Le paradoxe est donc central : le FRN accuse le pouvoir d’exercer l’autorité en violation de la Constitution, tout en cherchant lui-même à modifier le rapport de force par une coalition armée. Cette contradiction sera au cœur de la bataille de légitimité entre Goma et Kinshasa.

La réponse de Kinshasa : criminaliser Kabila, contenir l’opposition et reprendre l’initiative militaire

Le gouvernement de Félix Tshisekedi répond sur plusieurs fronts. Sur le terrain politique, ses porte-parole présentent le FRN comme une rébellion ancienne à laquelle on aurait donné un nouveau nom. Patrick Muyaya affirme que prendre les armes revient à tuer des Congolais pour conquérir des territoires et accuse Joseph Kabila de formaliser une offensive contre la République. Le camp présidentiel cherche ainsi à empêcher que le nouveau mouvement soit traité comme une opposition classique. Dans cette lecture, Kabila n’est plus un ancien président avec lequel il faudrait négocier à égalité, mais un acteur armé soumis à la logique de la sécurité nationale.

La justice militaire constitue un autre levier. Joseph Kabila a été condamné à mort par contumace en septembre 2025 pour des faits comprenant la trahison et des crimes de guerre. Les autorités congolaises et américaines l’accusent de soutenir l’AFC-M23 ; Kabila rejette ces accusations et dénonce une procédure politique. Le département américain du Trésor affirme pour sa part que l’ancien président a apporté un soutien financier à l’AFC, encouragé des défections de soldats des FARDC et cherché à déstabiliser le gouvernement congolais. Cette position américaine ne constitue pas une décision judiciaire internationale, mais elle montre que Washington considère désormais Kabila comme un acteur direct de l’instabilité armée.

Sur le plan sécuritaire, les informations disponibles décrivent également le renforcement des positions gouvernementales dans le Grand Katanga. La mobilisation annoncée dans cette région n’est pas un détail géographique. Le Katanga est à la fois une zone minière décisive, un espace politiquement sensible et une région historiquement associée à la famille Kabila. En renforçant l’armée et les patrouilles à Lubumbashi et à Kolwezi, Kinshasa veut prévenir une extension du conflit vers le sud. L’objectif est double : empêcher le FRN de transformer son implantation orientale en mouvement national et protéger les centres économiques dont dépend une part essentielle des recettes du pays.

La bataille de l’information : quand le régulateur veut empêcher la tribune au FRN

Le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication, le CSAC, aurait demandé aux médias, journalistes, analystes, créateurs de contenu et influenceurs de ne pas offrir de tribune au FRN. La mesure ferait peser une menace de suspension sur les médias qui glorifieraient le mouvement. Le régulateur distingue la couverture des exactions, qu’il considère comme légitime, de l’attribution équivalente des violences aux deux camps ou de la diffusion d’entretiens avec Joseph Kabila. Cet épisode montre que la confrontation se joue aussi dans la définition des limites du débat public.

Le gouvernement peut défendre cette restriction au nom de la lutte contre la propagande d’un groupe armé. Mais la mesure comporte un risque démocratique majeur. Refuser toute interview ou toute contradiction publique peut empêcher la propagande rebelle, mais peut aussi réduire l’espace de vérification indépendante et accroître la suspicion sur la gestion de la guerre. Dans un contexte où chaque camp accuse l’autre de manipuler les faits, la crédibilité de l’État dépend de sa capacité à distinguer clairement trois choses : rapporter une déclaration, la vérifier et l’approuver. Une presse réduite au silence ne supprime pas le récit du FRN ; elle peut simplement le déplacer vers les réseaux sociaux et les canaux clandestins, où il devient plus difficile à contester.

L’est du Congo reste le centre militaire de la crise

Le basculement politique ne doit pas faire oublier la réalité du terrain. Des combats ont été signalés autour de Kibati, de Kaziba, de Kiseguro, de Rubaya et de Musimba, avec des déplacements de population et des destructions d’habitations. Certains bilans mentionnés dans les premières informations de terrain restent partiels ou non vérifiés indépendamment ; ils doivent donc être considérés comme des informations de situation, et non comme des chiffres définitifs. Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c’est l’existence d’une crise humanitaire massive. Les données humanitaires disponibles indiquent que plus de 5,7 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur de la RDC en 2026 et plus de 5,9 millions confrontées à l’insécurité alimentaire. Le plan de réponse humanitaire pour 2026 n’était financé qu’à hauteur d’environ 30,2 % au 31 mars.

La présence des Wazalendo aux côtés des FARDC ajoute une couche de complexité. Kinshasa s’appuie sur des groupes d’autodéfense locaux pour reprendre ou tenir certains espaces, mais cette stratégie peut multiplier les chaînes de commandement et les accusations d’exactions. En face, le M23 conserve une expérience militaire et une capacité d’organisation supérieures à celles de nombreuses milices locales. Le rôle exact de Kabila dans les opérations reste à clarifier, mais son arrivée peut donner au mouvement une capacité de recrutement et de communication plus large. Plusieurs analystes estiment que cette alliance risque de transformer une menace principalement militaire en défi politique plus large pour Tshisekedi, tout en soulignant que la capacité du FRN à obtenir un soutien supplémentaire reste incertaine.

Le coût humain : des négociations qui risquent de devenir des promesses sans effet

La crise est également une crise de confiance envers les processus de paix. Les discussions de Doha entre Kinshasa et l’AFC-M23, ainsi que les démarches soutenues par Washington entre la RDC et le Rwanda, traitent des dimensions différentes mais liées du conflit. Doha concerne directement les relations entre le gouvernement et la coalition armée ; Washington vise notamment les relations entre Kinshasa et Kigali, le retrait des forces étrangères et la neutralisation des groupes armés. L’émergence du FRN oblige les médiateurs à répondre à une question centrale : qui engage réellement les combattants présents sur le terrain ?

Le nouveau mouvement affirme reprendre les engagements de l’AFC, mais la population de l’est jugera les accords sur leurs effets concrets. Un cessez-le-feu qui ne fait pas cesser les tirs, un accord qui ne permet pas le retour des déplacés ou un texte sans mécanisme de sanction risque d’être perçu comme une nouvelle promesse internationale sans valeur. La question n’est donc pas seulement de savoir si Joseph Kabila sera invité à une table de dialogue. Il faut déterminer si sa participation peut contribuer à un règlement ou si elle sert à donner une couverture politique à une offensive militaire. L’expérience congolaise montre qu’un accord peut être signé au sommet tout en restant sans effet dans les villages où les acteurs armés poursuivent leurs propres objectifs.

Pourquoi la communauté internationale semble-t-elle prudente ?

La discrétion de Washington, de Bruxelles, de Paris, de Doha et des organisations régionales intrigue. Cette prudence ne signifie pas nécessairement une approbation de Kabila. Elle peut traduire une stratégie d’attente : vérifier si le FRN est durable, s’il contrôle effectivement le M23, s’il peut élargir sa base politique et s’il menace les négociations en cours. Les États étrangers cherchent aussi à éviter de fermer trop tôt les canaux de discussion. Dans une guerre où plusieurs acteurs prétendent représenter le Congo, une condamnation immédiate peut réduire les possibilités de médiation, même si elle donne le sentiment d’une impunité.

La position américaine est particulièrement révélatrice. Le Trésor américain a sanctionné Joseph Kabila en avril 2026 pour son soutien allégué à l’AFC et au M23, tout en liant cette action aux accords de Washington et à la stabilité des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Les États-Unis accusent également le Rwanda d’un soutien militaire au M23, accusation que Kigali rejette. Washington se trouve donc face à une équation contradictoire : soutenir la souveraineté de Kinshasa, pousser au retrait des forces rwandaises, maintenir une pression sur le M23 et préserver un cadre économique régional autour des minerais stratégiques.

Les minerais : l’économie du cuivre et du cobalt derrière la géopolitique

Les minerais doivent être placés au centre de l’analyse, à condition d’éviter une explication simpliste selon laquelle toutes les décisions internationales seraient dictées uniquement par l’argent. La RDC possède une importance exceptionnelle dans les chaînes mondiales d’approvisionnement. En 2024, le pays représentait environ 75 % de la production mondiale de cobalt et 13 % de la production mondiale de cuivre extrait. Le secteur minier représentait environ 40 % du PIB réel et environ 95 % de la valeur des exportations de biens et services. Le cuivre et le cobalt sont donc des ressources économiques, mais aussi des actifs stratégiques pour la transition énergétique, les batteries, les réseaux électriques et l’industrie mondiale.

La dimension américaine existe, mais les chiffres doivent être présentés avec précision. Les exportations congolaises de biens vers les États-Unis ont atteint 323 millions de dollars en 2024, dont environ 296 millions de dollars de cuivre et d’articles en cuivre. Dans le même temps, la Chine demeure l’un des principaux débouchés du cuivre et du cobalt congolais. La compétition n’oppose donc pas seulement Kinshasa à une puissance étrangère ; elle se déroule dans un système mondial où plusieurs acteurs cherchent à sécuriser leurs approvisionnements. Le mémorandum de défense signé entre Kinshasa et Washington doit être lu dans ce contexte : la sécurité, la souveraineté territoriale et la sécurisation des minerais critiques sont désormais étroitement liées.

Cette imbrication crée un danger politique. Si les Congolais ont le sentiment que la paix est soutenue parce qu’elle protège les mines plutôt que parce qu’elle protège les populations, la diplomatie perd sa légitimité. À l’inverse, si les recettes minières ne permettent pas de financer une armée responsable, des services publics et une réponse humanitaire suffisante, la richesse du sous-sol devient un facteur de guerre. Le problème n’est pas seulement le contrôle des gisements. Il concerne aussi la traçabilité, la fiscalité, la transparence des contrats, la protection des travailleurs et la part réellement consacrée aux provinces productrices.

L’opposition congolaise face au choix le plus difficile de sa carrière

L’un des enjeux les plus importants est la position de la coalition C64, qui regroupe notamment Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund, Moïse Katumbi et Augustin Matata Ponyo. Cette opposition réclamait depuis plusieurs mois que Joseph Kabila participe au dialogue national voulu par Tshisekedi. La création du FRN l’oblige maintenant à choisir entre deux principes qui peuvent entrer en collision : maintenir l’exigence d’un dialogue inclusif et refuser de cautionner une prise d’armes.

La distinction est essentielle. Demander que les causes politiques de la crise soient discutées ne revient pas à soutenir le programme militaire du FRN. Mais si l’opposition refuse de condamner clairement la violence, elle risque d’être accusée de chercher une victoire politique par procuration. À l’inverse, si elle exclut Kabila du dialogue au moment où celui-ci dirige une coalition armée, elle peut contribuer à rendre la négociation plus difficile. La position la plus cohérente serait de dissocier les personnes et les méthodes : défendre un dialogue national, exiger la présence des forces politiques représentatives, mais refuser toute légitimation des attaques contre les civils, des conquêtes territoriales et des changements de pouvoir par les armes.

Le refus de certains anciens proches de Kabila de suivre le FRN est significatif. Des défections ont été signalées au sein du PPRD et des responsables rejettent le recours aux armes. Ces départs montrent que le capital politique de l’ancien président n’est pas automatiquement transférable à une rébellion. Kabila peut disposer de réseaux, d’une expérience d’État et de soutiens loyaux, mais il doit désormais convaincre des Congolais qui se souviennent aussi des limites de son propre pouvoir et de la longue crise qui avait précédé l’alternance de 2019.

Tshisekedi peut-il contenir la crise sans réduire l’espace démocratique ?

Félix Tshisekedi se trouve devant une contradiction stratégique. Il doit défendre l’intégrité territoriale de la RDC et répondre à une coalition armée qui veut renverser son gouvernement. Mais plus son pouvoir s’appuie sur la criminalisation générale de toute critique, plus il risque de confirmer l’accusation du FRN selon laquelle le pays serait gouverné par la fermeture politique. La lutte contre une rébellion ne peut pas reposer uniquement sur la communication officielle, les interdictions médiatiques et les procès. Elle doit aussi produire des résultats militaires vérifiables, un dialogue crédible, une justice indépendante et une amélioration de la sécurité des populations.

La meilleure réponse à Kabila ne serait donc pas seulement de le présenter comme un homme du passé. Ce récit peut mobiliser une partie de l’opinion, mais il ne répond pas à la question de fond : pourquoi une partie des élites politiques et militaires reste-t-elle disponible pour une nouvelle coalition armée ? Kinshasa doit répondre aux griefs liés à la gouvernance, à l’armée, à la corruption, à la représentation politique et aux promesses non tenues, sans accepter pour autant que ces griefs servent à justifier la guerre. La légitimité démocratique se défend par la force de la loi, mais aussi par la capacité à rendre cette loi crédible pour les citoyens.

Ce qui peut encore éviter une régionalisation totale du conflit

Le risque immédiat est celui d’une extension géographique et politique. Si le FRN conserve le contrôle de Goma et d’autres zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, s’il obtient des ralliements dans les FARDC ou dans les milieux politiques, et si le conflit atteint le Katanga, la crise cessera d’être perçue comme une guerre localisée de l’est. Elle deviendra une lutte nationale avec des ramifications régionales. Le Rwanda et le Burundi seraient davantage impliqués, les flux de réfugiés augmenteraient et les partenaires étrangers pourraient privilégier la sécurisation de leurs intérêts au détriment d’un règlement politique durable.

Trois conditions sont donc décisives. Premièrement, les médiateurs doivent obtenir des engagements vérifiables de toutes les forces, y compris du FRN, de Kinshasa et des acteurs régionaux. Deuxièmement, les crimes contre les civils doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes, quelle que soit l’identité de leurs auteurs. Troisièmement, tout accord doit inclure un mécanisme précis pour le retrait des forces étrangères, le désarmement ou l’intégration contrôlée des combattants, le retour des déplacés et la gouvernance des territoires repris. Sans ces garanties, la diplomatie risque de produire une succession de textes pendant que les lignes de front se déplacent.

Trois scénarios pour la suite de la crise congolaise

À court terme, trois scénarios se dessinent. Le premier est celui d’une escalade : le FRN cherche à élargir son contrôle territorial, Kinshasa renforce les FARDC et le conflit s’étend vers le Katanga. Le deuxième est celui d’une négociation contrainte, dans laquelle Kabila devient un interlocuteur incontournable sans que son mouvement obtienne immédiatement une victoire militaire. Le troisième est celui d’une fragmentation : le FRN conserve son nom et son appareil politique, mais les groupes armés qui le composent poursuivent des agendas locaux parfois contradictoires. Ce dernier scénario est souvent sous-estimé. Une coalition peut être forte pour conquérir un territoire et fragile lorsqu’il faut administrer une population, partager les ressources et imposer une discipline commune.

Le rapport de forces ne se mesure pas seulement au nombre de combattants. Il dépend de la capacité à payer les soldats, à contrôler les routes, à fournir des services, à obtenir des armes, à gérer les frontières et à convaincre la population. La RDC dispose d’un territoire d’environ 2,3 millions de kilomètres carrés, mais ses infrastructures relient mal les provinces entre elles. Cette faiblesse facilite les pouvoirs armés locaux : une décision prise à Kinshasa peut mettre des semaines à produire un effet dans une zone enclavée de l’est. Tant que l’État ne transforme pas sa présence administrative en sécurité quotidienne, un mouvement comme le FRN peut exploiter le vide entre la capitale et les territoires périphériques.

Le paradoxe économique est tout aussi important. En 2024, la croissance réelle de la RDC a atteint environ 6,7 %, pour un produit intérieur brut nominal estimé à 71,5 milliards de dollars. Pourtant, cette croissance reste fortement concentrée dans l’extraction. Le secteur minier représente environ 40 % du PIB réel et près de 95 % de la valeur des exportations de biens et services. Le pays a produit près de 3 millions de tonnes de cuivre extrait et environ 226 000 tonnes de cobalt en 2024. Ces performances donnent à Kinshasa des recettes et une importance internationale, mais elles ne garantissent ni l’égalité territoriale ni la sécurité des populations. Une économie peut croître rapidement tout en laissant une grande partie de ses citoyens dans la pauvreté et l’insécurité.

La question est donc de savoir si les minerais financeront la reconstruction de l’État ou la prolongation de la guerre. Les recettes publiques issues du secteur minier doivent permettre de payer une armée professionnelle, de construire des routes, de financer les écoles et de soutenir les provinces productrices. Si elles servent principalement à acheter des équipements militaires, à sécuriser des concessions ou à négocier des alliances extérieures, elles peuvent renforcer la compétition armée au lieu de la réduire. C’est ici que la géopolitique des minerais rejoint directement la politique intérieure congolaise.

Le Rwanda, le Burundi et la question de la guerre par procuration

Aucune analyse sérieuse de la crise ne peut isoler le face-à-face Tshisekedi-Kabila de la rivalité régionale. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23 ; le Rwanda rejette cette accusation et affirme répondre aux menaces posées par des groupes armés opérant depuis l’est de la RDC. Le Burundi, de son côté, a engagé des forces aux côtés de Kinshasa dans le contexte des combats contre le M23. La guerre devient ainsi une addition de conflits : une crise de souveraineté congolaise, une rivalité entre États voisins, une question de sécurité rwandaise et une compétition pour les territoires et les ressources.

La présence de soutiens extérieurs ne signifie pas que les acteurs congolais seraient de simples marionnettes. Kabila, Tshisekedi, Nangaa et les commandants du M23 disposent de leurs propres intérêts, réseaux et calculs. Mais les ressources régionales augmentent leur capacité à poursuivre la guerre. C’est pourquoi les accords de paix doivent traiter simultanément le soutien aux groupes armés, le contrôle des frontières, le retour des réfugiés, le désarmement et la circulation des minerais. Un accord qui ignore l’un de ces éléments risque de déplacer la crise plutôt que de la résoudre.

Entre la guerre de succession et la crise de l’État congolais

La confrontation entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila dépasse désormais la rivalité personnelle entre un président en exercice et son prédécesseur. Elle révèle une crise plus profonde de l’État congolais : institutions contestées, armée fragilisée, opposition fragmentée, groupes armés durablement installés, médiations multiples et économie dépendante des minerais. Kabila apporte au M23-AFC une dimension politique nationale ; le M23 lui apporte une force militaire et un territoire. Tshisekedi conserve la légitimité institutionnelle, l’appareil d’État et le soutien de plusieurs partenaires, mais il doit prouver que cette légitimité peut protéger les citoyens et produire une solution politique.

Le FRN peut donc changer le visage de la guerre sans garantir sa victoire. Son principal succès, à court terme, est d’avoir imposé une nouvelle question : l’est de la RDC est-il seulement confronté à une rébellion territoriale, ou à une tentative de recomposition du pouvoir national ? La réponse dépendra des ralliements, du comportement des forces sur le terrain, de la position de l’opposition et de la réaction des médiateurs. Pour les millions de Congolais déplacés, cette bataille de légitimité a cependant une mesure très concrète : chaque offensive, chaque fermeture de route et chaque accord non appliqué se traduit par une famille déplacée, une école fermée ou une communauté exposée. La priorité ne peut donc pas être de savoir quel camp remportera le récit politique, mais de construire enfin un cadre qui rende la guerre moins rentable que la paix.

(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et de nombreuses tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.


Articles Similaires

L’Inde déclare officiellement le virus Nipah et l’Asie réactive les contrôles type Covid: un signal d’alarme mondial

L’alerte est désormais officielle. Les autorités sanitaires de Inde...

Isaac Hammouch « Mort d’Omar au siège de la BNPJ : suicide établi ou défaillance grave sous la responsabilité de l’État ?“

La mort d’Omar, jeune universitaire marocain titulaire d’un master...

Algérie–Qatar : un rapprochement stratégique dans un contexte régional en mutation

La visite officielle à Doha du général d’armée Saïd...

Iran – États-Unis, coulisses d’une trêve ou fin de guerre? Tribune de Philippe Liénard

Tant d’article ont été écrits sur le sujet de...

Iran, chiisme et pouvoir : ce que l’Occident refuse encore de voir. Tribune de Isaac Hammouch

Il y a des moments dans l’histoire où l’ignorance...
spot_img

Geffray face au mouvement lycéen : des annonces attendues le 26 octobre

Le ministre Édouard Geffray doit présenter le 26 octobre des mesures pour répondre au mouvement lycéen, un mois après le déclenchement de la crise.

Le Tour 2027 offre à la Lozère une étape de montagne inédite

Parcours du Tour 2027 dévoilé le 22 octobre : étape entre Hérault et Lozère, 4 300 m de dénivelé positif.

APOE4 : comment un gène perturbe les lipides cérébraux et fragilise la myéline

Une étude montre qu'APOE4 dérègle le métabolisme lipidique de cellules cérébrales et altère la gaine des neurones; correction réparatrice en labo et chez la souris.

Au Tchad, la mobilisation des jeunes contre la poliomyélite défie le mouvement antivax

Au Tchad, des jeunes s'engagent dans la campagne de vaccination pour contrer les antivax et protéger les enfants contre la poliomyélite.

Guillaume Guérin, maire au centre d’un choc républicain après l’incendie de sa mairie

Portrait d’un maire de 39 ans placé sous le feu des critiques après l’incendie de son hôtel de ville et devenu symbole d’un débat national.

Mayotte : l’Autorité saisit Orange et exige l’arrêt du déploiement de la fibre

L'Autorité de la concurrence ordonne à Orange de suspendre l'installation de prises de fibre optique à Mayotte.

La mémoire de 1789 au cœur de la mobilisation lycéenne

Les lycéens réutilisent les symboles révolutionnaires pour légitimer leurs revendications, selon l'historien Guillaume Mazeau.
Annonce publicitaire Dynamiques de paix dans le Caucase du Sud
Annonce publicitaire Isaac d'ArganIsaac d'Argan