“On ne peut pas porter du bleu quand on est une petite fille”

Sébastien, libraire, évoque un livre qui déroute d’emblée par sa forme et s’impose peu à peu par sa cohérence. « Le bleu ne te va pas est un roman à la forme singulière », glisse-t-il, comme pour prévenir le lecteur. Le texte de Judith Schalansky, traduit par Lucie Lamy et publié chez Ypsilon Éditeur, ne suit pas un chemin balisé. Il progresse par alternance, entre souvenirs d’enfance et fragments réflexifs — une construction qui, au départ, désoriente.

Sélectionné pour le Prix Frontière, organisé par l’Université de Lorraine — un partenariat qui distingue des œuvres explorant les notions de limite —, le livre trouve là un écho évident. Car tout, dans ce récit, semble précisément travailler cette idée : franchir, contourner, interroger les frontières visibles et invisibles.

Le récit s’ancre sur l’île d’Usedom, dans le nord de l’Allemagne. Une enfant, Jenny, y passe ses vacances chez ses grands-parents. « On est dans un récit tout à fait classique », précise Sébastien. Mais très vite, quelque chose se fissure. L’époque — celle de l’Allemagne de l’Est — affleure en creux. Le port, les marins, leurs uniformes : autant de motifs qui captivent la fillette. Elle rêve de devenir matelote. Le mot, déjà, dérange. La réponse tombe, brutale, sans appel : « ce n’est pas possible, ça n’existe pas… et en plus, ça porte malheur ».

Tout est là, ou presque. Une interdiction, une assignation, une frontière invisible. Et pourtant, l’enfant insiste. « Elle ne va pas s’en laisser compter », insiste le libraire. Le désir d’évasion devient moteur. La mer — omniprésente — incarne une promesse. Partir, quitter, se dérober à ce qui enferme. À ce qui pèse aussi : une famille disloquée, un pays clos, une réalité qui se referme doucement sur elle.

La forme du livre épouse ce mouvement intérieur. Fragmentaire, parfois déroutante, elle juxtapose des récits d’enfance et des considérations artistiques. Eisenstein, les dirigeables, d’autres figures encore — autant de digressions qui semblent d’abord suspendues, presque arbitraires. « On ne voit pas toujours le lien… mais en poursuivant la lecture, on comprend », observe Sébastien. Peu à peu, les fragments s’agrègent. Une logique souterraine apparaît.

Ce jeu d’échos ouvre un autre terrain : celui du genre. L’uniforme fascine, mais il est interdit. Le bleu attire, mais il est refusé. La phrase de la grand-mère — « le bleu ne te va pas » — agit comme une sentence. Elle résume une norme, une assignation implicite. « On ne peut pas porter du bleu quand on est petite fille », reformule le libraire. Derrière l’apparente banalité, une construction sociale se dessine, presque implacable.

À mesure que le texte avance, une tension s’installe. Entre désir et contrainte. Entre projection et réalité. « Ça raconte le besoin de liberté », résume Sébastien. Mais aussi — et peut-être surtout — la lente construction d’une identité. Une enfant qui comprend, progressivement, « la place qui lui est assignée. » Et qui, dans le même mouvement, cherche à s’en affranchir.

L’Allemagne de l’Est, pourtant, reste en arrière-plan. Pas de discours explicite, pas d’analyse politique. « C’est vraiment sous-entendu », note-t-il. Le contexte affleure à travers un sentiment diffus : celui d’un enfermement. Un espace clos que la mer vient contredire, symboliquement. L’horizon maritime devient alors une ligne de fuite. Une possibilité.

Les fragments artistiques participent de cette ouverture. Ils apportent un autre rythme, une autre respiration. « On apprend plein de choses… et en même temps, on reste relié à cette petite fille. » Le savoir, ici, ne détourne pas du récit : il l’élargit. Il crée des correspondances, des résonances. Jusqu’à cette impression finale — presque inattendue — que « tout se tient. »

Reste ce qui persiste après la lecture. Une image, peut-être. Ou un désir. Sébastien n’hésite pas : « ce que je retiens, c’est l’envie de partir par la mer ». Une aspiration simple, mais tenace. L’horizon baltique comme promesse de liberté — et, au-delà, la possibilité de vivre autrement. « Si elle a envie d’être matelote, elle sera matelote… et le bleu lui ira très bien. »

À LIRE – “Cette histoire parle d’une famille d’exilés sur plusieurs générations”

Dans ce texte inclassable, Judith Schalansky explore des frontières multiples — celles de l’enfance, du genre, de la géographie, mais aussi de la forme littéraire elle-même. Et c’est peut-être là que le livre trouve sa justesse : dans cette manière d’avancer par fragments, sans jamais perdre son cap.

Crédits photo : ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

DOSSIER – Frontières 2026 : le prix qui repense les frontières du roman contemporain

Par Inès LefoulonContact : il@actualitte.com


Source:

actualitte.com

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