L’histoire conduit parfois à d’étranges parallèles. Le 18 juin 1948, la cour de justice de la Seine décide la dissolution et la confiscation du patrimoine des éditions Grasset à concurrence de 99 % pour leur activité pendant l’Occupation. Un pourvoi, rejeté le 30 juillet, leur fait frôler la mort pour s’être compromises avec un régime totalitaire, mais, le 16 décembre, le président de la République, Vincent Auriol [1884-1966], remet cette dissolution et transforme la confiscation en amende. Grasset est sauvé, mais exsangue.
Un procès emblématique permet à Henry de Montherlant de récupérer ses droits et, le 1er octobre 1954, Grasset est absorbé par Hachette. A la mort de Bernard Grasset [en 1955], son neveu Bernard Privat redonne peu à peu à la maison son lustre d’antan. Jean-Claude Fasquelle lui succède [en 1981] après la fusion de la maison dont il est l’héritier avec Grasset pour créer Grasset & Fasquelle, raison sociale qui perdure aujourd’hui, puis, en 2000, Olivier Nora prend la direction jusqu’au mardi 14 avril. La littérature a gagné.
Soixante-dix-sept ans après cette dissolution programmée, c’est aujourd’hui le scénario inverse qui se produit : avec la désertion de la majorité de ses auteurs, Grasset risque la mort pour avoir tenté de se dérober à une idéologie qu’on veut lui imposer. Certains auteurs ne pourront malheureusement pas partir et il sera possible d’y publier le premier roman d’une princesse promue par les journaux qu’ils possèdent, mais tous ceux qui le peuvent s’enfuient en courant.
En limogeant Olivier Nora, Vincent Bolloré et Arnaud Lagardère ont montré à tous ceux qui n’en avaient pas encore pris conscience le vrai visage d’un groupe destiné à servir leur idéologie. Plus personne ne pourra ignorer qu’en s’y conformant on participe à leur combat contre la culture. C’est aussi un avertissement pour ceux qui sont tentés de porter au pouvoir les auteurs qu’ils défendent : on voit ce qui arrive à ceux qui ne sont pas dans la ligne.
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Source:
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