Rock and Roll Hall of Fame : après des décennies de snobs inexplicables, Joy Division et New Order sont enfin intronisés. Retour sur le triomphe tardif des Mancuniens, et sur une classe 2026 qui pourrait bien marquer un virage historique pour l’institution.
Up, down, turn around, please don’t let me hit the ground. Jour de fête pour les fans de Joy Division et New Order : le Rock & Roll Hall of Fame vient enfin de les intégrer, après des décennies de portes claquées. Qu’on les considère comme deux entités distinctes ou comme un seul et même projet, les deux formations sont d’une évidence criante pour le temple — parmi les groupes les plus novateurs et les plus influents des cinquante dernières années.
Fusionnés pour la nomination de l’an dernier, sur l’un des bulletins les plus faibles de l’histoire du Hall, ils avaient pourtant été recalés. La cause paraissait perdue. Alors oui, c’est une grande victoire — mais surtout pour le Hall, qui a bien plus besoin de Joy Division et New Order que l’inverse. Pendant des années, ils en ont été l’absence la plus scandaleuse. Leur intronisation suggère peut-être que les votants commencent à lâcher la vieille hostilité de la maison envers le rock des années 80 et 90. On en viendrait presque à parler de moment heureux, si ça n’était pas sacrilège pour un groupe qui a signé Disorder, Isolation, Wilderness et Love Will Tear Us Apart.
Joy Division n’aura duré que quelques années. Émergé de l’explosion punk de la fin des seventies, le groupe a laissé deux albums sublimes, Unknown Pleasures et Closer, plus une série de singles devenus cultes — Transmission, Atmosphere. Ils ont inventé un nouveau registre de doom industriel, reflet de la désolation urbaine de leur Manchester natal, au nord de l’Angleterre. Mais en mai 1980, à la veille de leur première tournée américaine, le chanteur Ian Curtis s’est donné la mort. Les trois autres ont continué à jouer, simplement faute de savoir quoi faire d’autre, et se sont regroupés sous le nom de New Order, refusant pendant un temps de toucher au répertoire de Joy Division.
Le guitariste Bernard Sumner a pris le micro, personne d’autre ne voulant s’y coller. « Je me disais que je ne pouvais pas chanter et jouer de la guitare en même temps », écrira-t-il plus tard dans ses mémoires Chapter and Verse. « En vérité, je ne savais pas chanter tout court. » (Et Barney n’est pas spécialement modeste dans l’affaire.) Ils ont embauché Gillian Gilbert, la compagne du batteur, aux synthétiseurs, et se sont mis à flirter avec les sons électroniques entendus en fin de nuit dans les clubs les moins reluisants de New York. La révélation du groupe est arrivée avec le single Temptation, en 1982 : neuf minutes de post-punk tremblant, fusion d’angoisse gothique et d’extase dancefloor. Sans vraiment l’avoir cherché, le morceau a explosé les pistes de danse pour de vrai, ouvrant la voie à une série de classiques de club — Blue Monday, Confusion, Bizarre Love Triangle, True Faith — et à des albums comme Brotherhood, qui fête ses quarante ans cet automne. Toute l’histoire de la pop tient dans cette trajectoire : de jeunes gens timides fixant le sol jusqu’à une troupe de fêtards obsédés par les boîtes à rythmes.
La suite est connue : New Order s’est scindé en deux factions ennemies jurées. Sumner, Gilbert et le batteur Stephen Morris ont poursuivi ensemble, tandis que le bassiste Peter Hook a claqué la porte pour monter son propre groupe live, The Light, qui tourne avec exactement le même répertoire. Barney et Hooky ont chacun signé des mémoires excellents, remarquables surtout pour l’inventaire minutieux de leurs griefs. Les imaginer partager un même podium relève du mystère. À côté d’eux, les frères Gallagher font figure de fratrie modèle.
Mais l’influence des deux groupes irrigue toute la musique contemporaine, par-delà les générations et les genres. Olivia Rodrigo leur a rendu un hommage appuyé sur Music Makes Us, le podcast du Rock Hall animé avec Kathleen Hanna. Interrogée sur ses récentes obsessions, elle a répondu qu’elle « creusait la discographie de The Cure, ainsi que celle de leurs contemporains comme New Order et Joy Division ». Pas étonnant que son prochain album s’intitule You Seem Pretty Sad for a Girl In Love, titre qu’aurait pu signer Ian Curtis lui-même — on se demande si Drop Dead sera sa réponse à Dead Souls.
Pour le mesurer à l’échelle des années 80 : New Order est le premier groupe de la bande originale de Rose bonbon (Pretty in Pink) à entrer au Hall. Un basculement générationnel massif, qui laisse espérer une suite favorable pour les Psychedelic Furs, Echo and the Bunnymen, INXS (nommés cette année, peut-être l’an prochain) et Orchestral Manoeuvres in the Dark — qui ont tous notre voix.
Mais les rois mancuniens de la death-disco ne sont qu’une pièce d’une classe 2026 remarquable. Les votants ont visé juste : Wu-Tang Clan, Luther Vandross, Oasis, Sade, Iron Maiden, Phil Collins et Billy Idol (et Wu-Tang Clan comme Vandross étaient nommés pour la première fois, ce qui laisse songeur). Probablement la première année où chacun de nos choix personnels a été retenu. À quoi s’ajoute une belle liste d’Early Influences — Celia Cruz, Fela Kuti, Queen Latifah, MC Lyte, Gram Parsons — et des distinctions Musical Excellence pour les producteurs Jimmy Miller (à qui l’on doit les meilleurs albums des Rolling Stones), Arif Mardin (qui le méritait rien que pour Cupid & Psyche ’85 de Scritti Politti), Rick Rubin bien sûr, et la parolière de la Philly soul Linda Creed (You Make Me Feel Brand New, dossier classé). Ed Sullivan, enfin, pour la blague — lui qui filmait Elvis au-dessus de la ceinture doit se retourner dans sa tombe en devenant ami posthume du rock & roll.
C’est un moment charnière pour le Hall. Une raison d’espérer, après le fiasco de l’an dernier. Le bulletin 2025 avait touché le fond : la moisson la plus faible jamais proposée, avec plusieurs vétérans de seconde zone des sixties et seventies. (Et toujours pas les Monkees, soit dit en passant — il serait temps.) Face à un menu aussi mince, les votants n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent. Cette année change la donne.
Gardons toutefois à l’esprit que la mission principale du Hall, c’est de nous faire parler — et râler — à son sujet. L’institution fâche par design, pas par accident. Elle a commencé à introniser en 1986 alors qu’il existait déjà des centaines de candidats méritants, et elle n’en intronise qu’une poignée chaque année : la cérémonie est un dîner, les places à table sont comptées, sans quoi la soirée se prolongerait jusqu’au petit-déjeuner. De fait, le Hall est une machine à débats, et le restera toujours — c’est sa raison d’être.
Longtemps, il a pourtant affiché une phobie inexplicable pour la musique post-1980, sauf si elle s’écoulait à la pelle. Les groupes rock de cette époque étaient tabous, et singulièrement ceux de la New Wave anglaise. The Cure a fini par passer en 2019, bientôt rejoint par Depeche Mode et Duran Duran. Mais le Hall résiste encore au rock des années 80 et 90. Exemple : les B-52s n’ont jamais été nommés une seule fois. Dans quel trou perdu les B-52s ne sont-ils pas un phénomène pop universellement aimé ? Pour une carrière aussi tenace, aussi impactante, aussi décisive sur le plan esthétique, c’est un gouffre béant. Idem pour les Pixies, l’un des groupes les plus influents jamais sortis de l’underground américain, référence absolue pour Nirvana et tout ce qui a suivi — jamais nommés. The Replacements ? Nommés une fois, puis écartés. Hüsker Dü, Sonic Youth ? Jamais. The Smiths ? Nommés deux fois et plus rien depuis (ce qui, reconnaissons-le, convient assez bien à l’ADN Smiths — appelez-ça morbide, appelez-ça pâle).
Les nineties, elles, auront été la décennie où les groupes rock ont tutoyé leur apogée commerciale, culturelle et musicale. C’est aussi celle que le Hall a ignorée le plus agressivement. The Smashing Pumpkins, le plus grand groupe rock de leur époque ? Jamais nommé. Alanis Morissette, Fiona Apple, Weezer, Hole, The Cranberries, No Doubt, tous célébrissimes, tous éligibles depuis des années : zéro nomination. Et on ne parle même pas ici de nos amours indés privés — juste des groupes stade.
Phish a remporté le vote des fans l’an dernier, et haut la main. Tout le monde le voyait entrer. Or cette année, ils ont été mystérieusement retirés du bulletin. En lieu et place, le Hall a glissé un lot de figures pop des années 2000, mais il ne pourra pas indéfiniment sauter par-dessus la génération X.
Voilà pourquoi cette cuvée 2026 a l’allure d’un vrai tournant. À la place des habituels seconds couteaux sixties et seventies, c’est une classe entière de légendes post-1980. Il était temps. Joy Division et New Order ne sont que la pointe émergée d’un iceberg particulièrement réjouissant. Pour Wu-Tang Clan, on aurait volontiers coché chaque membre individuellement, quitte à remplir une dizaine de bulletins. Luther Vandross passe au premier essai, géant de la musique américaine, si légendaire que Cher lui a accidentellement remis un Grammy cette année. Iron Maiden fait enfin franchir Eddie au-dessus du mur métal du Hall. Oasis y entre sur la seule base de son amabilité bien connue. Sade, pour qui nous aurons voté tant de fois, est récompensée pour une carrière unique — sensation New Romantic issue de la scène post-Bowie londonienne, elle a réussi l’exploit de traverser vers le R&B américain sans jamais changer son son d’un iota. Billy Idol, c’est la crapule éternelle.
Quant à Phil Collins, il mérite sa place rien que pour ce solo parfait d’In the Air Tonight — ba-doom, ba-doom, ba-doom, ba-doom-boom-boom — le solo de batterie le plus drôle que tout le monde sache chanter. Personnellement, on a un faible encore plus marqué pour le solo à huit frappes d’Against All Odds — boom-BAP-boom, ba-da-DOOM-ba-doom —, mais pourquoi chipoter.
Aucun doute : l’époque semble bifurquer. Joy Division et New Order n’ont jamais été le genre de groupes à nourrir l’optimisme, mais la tentation l’emporte cette fois. Après des années de controverse autour de leur absence, devenue le symbole d’une époque entière exclue, c’est une bonne nouvelle que les chantres mélancoliques de Manchester finissent par entrer. On pourra désormais passer à Scritti Politti, Haysi Fantayzee ou Kajagoogoo. Et continuer, bien sûr, à se crêper le chignon au sujet du Hall. C’est précisément pour ça qu’on en a besoin.
Par Rob SheffieldTraduit par la rédaction.
Source:
www.rollingstone.fr



