Exposition à Paris : « Kandinsky voyait en lui le plus abstrait des peintres » Segantini, génie oublié de l’art moderne, sort enfin de l’ombre

Une enfance ardue dont il n’aura de cesse de se déprendre, un œil d’orfèvre pour la lumière et le rendu de la nature, et surtout, l’obsession de fuir dans les montagnes, quitte à y laisser sa vie… Tout cela rassemblé fait de Giovanni Segantini (1858-1899) un artiste hors norme, chantre du divisionisme, à deux pas du symbolisme. À l’occasion de la première monographie consacrée à cet artiste par le musée Marmottan Monet, « Connaissance des Arts » s’est entretenu avec les commissaires de l’exposition, Gabriella Belli, historienne de l’art, et ancienne directrice des musées civiques de Venise et Diana Segantini, arrière-petite fille du peintre et manager culturelle au sein de Segantini Unlimited.

Aucun musée français n’avait encore accueilli une exposition sur Giovanni Segantini, disparu en 1899. Comment expliquer une reconnaissance aussi tardive ?

Gabriella Belli : Au XIXe siècle, la France est incontestablement le fer de lance de la peinture européenne. Son histoire est marquée par l’école de Barbizon, l’impressionnisme puis le néo-impressionnisme avec Seurat et Signac. Quels sont les thèmes retenus par tous ces artistes ? Paris, la ville lumière, ses environs, la campagne, les bords de mer, la côte atlantique. La ​montagne demeure très loin de leur sensibilité, à l’exception notable, bien sûr, de Cézanne. Son expérience de la Sainte-Victoire s’accompagne d’une quête spirituelle qui évoque celle de Segantini. La prééminence de la peinture française, synonyme de modernité et d’innovations techniques, a relégué dans l’ombre les artistes italiens de la seconde moitié du XIXe siècle. Cette vision franco-française a modelé le goût du public. Kandinsky, par exemple, a porté un tout autre regard sur Segantini. Dans son essai Du spirituel dans l’art, publié en 1911, il voit en lui le plus « matériel » et le plus abstrait des peintres, avec sa technique divisionniste poussée au paroxysme. Plus tard, il inspirera Joseph Beuys et surtout Anselm Kiefer dont les « tableaux-hommages » sont présentés en fin de parcours.

Giovanni Segantini, Sur le balcon, 1892, huile sur toile, 65,5 x 42 cm, Coire, Bündner Kunstmuseum Chur, dépôt de la Fondation Gottfried Keller, Office fédéral pour la culture, Berne, 1905. © Bündner Kunstmuseum Chur, Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, Sur le balcon, 1892, huile sur toile, 65,5 x 42 cm, Coire, Bündner Kunstmuseum Chur, dépôt de la Fondation Gottfried Keller, Office fédéral pour la culture, Berne, 1905. © Bündner Kunstmuseum Chur, Stephan Schenk.

Diana Segantini : Cette mise à l’écart de Segantini n’est pas uniquement française. La Suisse ne l’a vraiment redécouvert qu’en 2011 lors de la grande exposition à la Fondation Beyeler. Au musée d’Orsay, en 2021, la belle exposition collective, « Modernités suisses (1890-1914) », a constitué une première étape. Segantini est de retour à Paris cent vingt-six ans après la présentation de son grand œuvre, le Triptyque de la Nature, pendant l’Exposition universelle de 1900. Ainsi la boucle est bouclée.

Le thème de la montagne s’est-il imposé dès le départ ?

G. B. L’œuvre de Segantini prend toute son ampleur lorsqu’il quitte la plaine de la Brianza en 1886 et débute son ascension, doublée d’une quête spirituelle. Il ne recherche pas seulement un autre paysage, il veut s’isoler, « s’élever » et vivre là où il peut éprouver une relation très forte entre le ciel et la terre. Il s’en explique dans sa correspondance avec son écriture un peu « macaronique », car il maîtrisait mal la langue italienne. Nous montrons en priorité les œuvres réalisées à Savognin, puis à Maloja, dans les Alpes suisses entre 1886 et 1899. Sa production diffère alors radicalement de celle des autres artistes italiens ou européens.

Giovanni Segantini, Oie suspendue, vers 1886, huile sur toile, 114 x 81,5 cm, Zurich, Kunsthaus, donation de la Genossenschaft zum Baugarten, 1994. © Franca Candrian, Kunsthaus ZürichGiovanni Segantini, Oie suspendue, vers 1886, huile sur toile, 114 x 81,5 cm, Zurich, Kunsthaus, donation de la Genossenschaft zum Baugarten, 1994. © Franca Candrian, Kunsthaus Zürich

Giovanni Segantini, Oie suspendue, vers 1886, huile sur toile, 114 x 81,5 cm, Zurich, Kunsthaus, donation de la Genossenschaft zum Baugarten, 1994. © Franca Candrian, Kunsthaus Zürich

Peintre apatride, sans papier, Segantini était-il considéré de son vivant comme italien, autrichien ou suisse ? Quelles conséquences sur sa vie et son œuvre ?

D. S. Segantini est né à Arco, dans la région du lac de Garde qui faisait alors partie de l’Empire austro-hongrois. Très tôt orphelin, il a été recueilli à Milan par sa demi-sœur qui n’a jamais effectué les démarches administratives pour qu’il devienne italien. Il n’a pas pu être scolarisé ou faire son service militaire et, faute de papiers, n’a jamais pu épouser sa compagne Bice Bugatti. À l’époque, vivre en union libre était scandaleux dans un pays catholique comme l’Italie. Élever quatre enfants dans ce contexte très conservateur n’a pas été facile. En 1886, lorsque la famille s’installe à Savognin, bourg très catholique des Grisons, elle n’est pas vraiment la bienvenue. De plus, Segantini ne payait pas d’impôts alors que ses revenus augmentaient grâce à la vente de ses premiers tableaux. Ses démarches administratives ont été trop tardives. Il n’a pas pu obtenir la nationalité suisse pour les siens ou acquérir la citoyenneté italienne. À en juger par les lettres conservées dans la famille, Giovanni Segantini se sentait italien. Les artistes de la Sécession viennoise le considéraient comme un Autrichien. Dans le cercle familial, on défend l’idée qu’il appartient à tous désormais. C’était un homme ouvert à diverses cultures et religions, refusant d’être rangé dans une case. À titre posthume, il est devenu citoyen honoraire de Samedan, en Haute-Engadine, ce qui a permis à sa compagne Bice Bugatti et à ses enfants d’obtenir la nationalité suisse.

Giovanni Segantini, Midi dans les Alpes, détail, 1892, huile sur toile, 86 x 80 cm, Kurashiki, Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation. © Ohara Museum of Art, Ohara Art FoundationGiovanni Segantini, Midi dans les Alpes, détail, 1892, huile sur toile, 86 x 80 cm, Kurashiki, Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation. © Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation

Giovanni Segantini, Midi dans les Alpes, détail, 1892, huile sur toile, 86 x 80 cm, Kurashiki, Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation. © Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation

G. B. Sans passeport, Segantini n’a jamais pu se rendre dans les expositions où ses œuvres étaient présentées et cela compliquait les relations. D’un tempérament solitaire, profondément attaché à sa famille, il recevait ses amis et pouvait s’appuyer sur ses galeristes, les frères Grubicy de Dragon, qui géraient sa carrière internationale. De son vivant, ses tableaux atteignaient des prix très élevés. Ce statut d’apatride a aussi contribué à construire le mythe Segantini, qui s’est renforcé après sa mort tragique sur le massif du Schafberg, à quarante et un ans. Certains l’ont alors élevé au rang de prophète.

D. S. Maloja lui offrait aussi une ouverture sur le marché de l’art et il était en relation avec des touristes fortunés, clients potentiels, qui séjournaient au Maloja Palace, construit dans les années 1880. Giovanni Segantini y a organisé des fêtes. C’est une autre facette de sa personnalité. Il aimait la belle vie, s’entourait de beaux objets, meubles de Carlo Bugatti, frère de sa compagne Bice, pièces d’argenterie ou verres de Murano. Dans ses lettres, il se plaint très souvent de manquer d’argent. Il voulait aussi offrir à sa famille ce qu’il n’avait pas eu pendant sa jeunesse et a embauché un précepteur à domicile pour ses enfants.

Giovanni Segantini, L’ange de la vie, 1894-1896, crayon Conté et crayon de couleur sur papier, monté sur carton, 41,6 x 34 cm, Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini © Stephan Schenk, Segantini MuseumGiovanni Segantini, L’ange de la vie, 1894-1896, crayon Conté et crayon de couleur sur papier, monté sur carton, 41,6 x 34 cm, Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini © Stephan Schenk, Segantini Museum

Giovanni Segantini, L’Ange de la vie, 1894-1896, crayon Conté et crayon de couleur sur papier, monté sur carton, 41,6 x 34 cm, Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher Giovanni Segantini © Stephan Schenk, Segantini Museum

L’exposition révèle aussi un artiste tout à fait à part sur le plan technique.

G. B. Certains dessins sur papier sont réalisés à partir de photographies de ses propres peintures. Une méthode sans équivalent à cette époque. Curieusement Segantini ne fait pas de dessin préparatoire, il travaille directement sur la toile. Et ce sont parfois des compositions complexes. À la différence d’autres peintres divisionnistes, il ne peint pas d’après une photographie. Autre particularité : Segantini ajoute à ses couleurs de l’or en feuille ou en poudre, parfois de l’argent dans certaines de ses toiles. Sans doute une référence aux traditions picturales de la Renaissance italienne, aux fonds d’or des tableaux d’églises. Peut-être aussi le souvenir de leçons reçues à l’Académie des beaux-arts de Brera, à Milan. On ne le sait pas précisément.

Giovanni Segantini, Paesaggio alpino (Paysage de montagne), 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.Giovanni Segantini, Paesaggio alpino (Paysage de montagne), 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.

Giovanni Segantini, Paesaggio alpino (Paysage de montagne), 1898-1899, h/t, 51,3 x 90,2 cm. Aarau, Aargauer Kunsthaus. ©akg-images.

D. S. Il faut y voir aussi l’influence des frères Grubicy de Dragon. En plus des feuilles ou de la poudre d’or, ils lui fournissaient les meilleurs matériaux, les tubes de couleurs Lefranc en particulier. Ceux d’« Ocre or », par exemple, sont conservés dans l’atelier du chalet familial de Maloja.

Comment s’explique la fragilité de certains tableaux de Segantini ?

G. B. Sur le plan technique, Segantini n’a pas bénéficié d’une formation académique traditionnelle. Il n’a pas appris, en particulier, à bien apprêter ses toiles avant de peindre, une étape primordiale. À ses débuts, il utilise le bitume qui finit par s’oxyder. Résultat : les tableaux sont devenus très sombres. Certains problèmes de conservation sont liés à l’épaisseur de la pâte chromatique qui a tendance à se détacher du support, ce qui entraîne des craquelures sur la toile. Il est donc effectivement difficile de faire voyager les grands tableaux de Segantini, si on veut les préserver pour les générations futures.

Giovanni Segantini, La Vie, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.Giovanni Segantini, La Vie, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

Giovanni Segantini, La Vie, 1896-1899, huile sur toile, 193 x 322 cm Saint-Moritz, Segantini Museum. ©Stephan Schenk.

D. S. Dans une de ses lettres, il écrit que le blanc de la toile lui fait mal aux yeux, qu’il applique du gesso et de l’huile et, selon une technique héritée de la Renaissance, utilise une base en terre rouge, ferrugineuse, qui donne plus d’éclat à ses tableaux. L’état de conservation des grandes toiles, celles du Triptyque de la Nature conservé au musée de Saint-Moritz en particulier, n’est pas si mauvais quand on songe qu’elles sont restées pendant des mois et des mois à l’extérieur, protégées par de simples planches du froid, de la neige et de la pluie.

Giovanni Segantini. « Je veux voir mes montagnes »Musée Marmottan Monet,  2, rue Louis Boilly, 75016 ParisDu 29 avril au 16 août


Source:

www.connaissancedesarts.com

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