Inaugurée le 13 avril dernier, la restauration de la chambre de l’appartement intérieur (« privé ») du roi dans son dernier état du règne de Louis XVI est une réussite éclatante. Témoignant d’une complémentarité exemplaire entre savoir historique et exécution, elle honore des métiers d’art partageant, comme sous l’ancien-régime, une exigence de perfection.
« Versailles (devrait) servir de guide, d’exemple comme au temps de Louis XIV », appelait de ses vœux, en 1961, Pierre Verlet, l’un de ses grands historiens. À la suite des grandes campagnes de restaurations engagées ces dernières décennies, dont celle de la présente chambre marque le point d’orgue, cet espoir que Versailles demeure un conservatoire actif des arts décoratifs français est désormais acquis. Au sortir de la dernière guerre, il convient de rappeler que le château se trouvait encore à l’état de « coquille vide », contrastant avec les travaux de ses conservateurs et historiens qui, sans relâche depuis le XIXe siècle, en rétablissent l’histoire.
La chambre de Louis XVI à Versailles : trois siècles d’histoire et de transformations
Vidé de son mobilier lors de la Révolution de 1789, le palais avait néanmoins conservé ses plafonds peints ainsi que ses boiseries. Pourtant, sous la monarchie, la décoration la plus ruineuse résidait dans les spectaculaires soieries murales changées, au gré des saisons, sous le nom de « meuble d’été » et « meuble d’hiver », ce dernier étant traditionnellement le plus riche en fils d’or. La durée de vie de ces « meubles » était variable, liée aux circonstances et aux modes. À une époque où on ne tissait guère plus de quatre centimètres de lé par jour pour les modèles les plus compliqués, plusieurs années séparaient la commande de la livraison.
Le montage du lit de Louis XVI dans l’appartement privé du Roi au château de Versailles en 2026. Photo : © Château de Versailles _ Didier Saulnier
En amont de la restauration, les documents et textes ont été scrutés pour suivre au plus près la vérité historique. C’est Louis XV (1710-1774) qui, après son retour à Versailles et celui de la cour en 1722, avait fait aménager en 1738 une nouvelle chambre voisine de celle, « officielle », créée pour Louis XIV en 1701 au centre du corps central. Ayant conservé des boiseries de Jacques Verberckt et sa cheminée, cette chambre « privée » et, néanmoins, soumise aux lourdeurs du protocole monarchique, avait été modifiée en 1754-1756, puis, à nouveau, en 1774-1775 à l’avènement de Louis XVI, époque choisie pour la présente restitution.

La chambre du Petit Appartement du Roi au château de Versailles restaurée, 2026. Photo : Château de Versailles / C. Fouin
À l’occasion, un nouveau meuble d’hiver (le deuxième depuis 1739) avait été tendu dans l’alcôve, garnie de deux fauteuils et d’un lit à la duchesse (sans colonnes) réalisé par l’ornemaniste-sculpteur sur bois Pierre-Edme Babel d’après un dessin de l’architecte-dessinateur de la Couronne Jacques Gondoin. Séparé de l’alcôve par un balustre protocolaire (pas encore restitué), l’autre versant de la pièce accueillait des pliants ainsi qu’un écran de cheminée et un paravent.

La commode fabriquée en 1739 par l’ébéniste Antoine-Robert Gaudreaux et le bronzier Jacques Caffieri pour la chambre de Louis XV à Versailles, présentée en 2022 dans l’exposition « Louis XV, passions d’un roi ». Photo : Connaissance des Arts
Complétant cet ameublement, une somptueuse commode (aujourd’hui à Chantilly) de l’ébéniste Jean-Henri Riesener remplaçait la commode, chef-d’œuvre rocaille (1739) d’Antoine Gaudreaus et Jacques Cafferi (bronze doré) dont le duc d’Aumont, Premier Gentilhomme de la Chambre, hérita, selon une antique coutume, à la mort de Louis XV en 1774. Disparus à la Révolution de 1789, les objets les plus précieux remontaient au règne de Louis XV : une paire (1747) de girandoles d’or de 26 kilos du fameux orfèvre François-Thomas Germain ainsi que deux sucriers d’or (1757-1764) exécutés par Jacques-Nicolas Roettiers.
De l’archive au chef-d’œuvre : les choix décisifs d’une restauration d’exception
À l’image de la restauration de la chambre de la reine restituée, en 1975, avec ses lit, balustre et soierie reproduisant un « meuble d’été » livré en 1787, la décision fut prise, à l’orée de la décennie 1980, de restaurer la chambre de l’appartement intérieur du roi dans son dernier état Louis XVI avec son « meuble d’été » de 1785 (le troisième dans cette pièce). Bien que l’on sût qu’aucun des meubles d’origine conservés ici-et-là en France ou à l’étranger ne pourrait réintégrer la pièce, des équivalences royales furent trouvées en rassemblant un écran de cheminée de Jean-Baptiste Séné provenant de la chambre de Louis XVI à Saint-Cloud ainsi qu’une série de pliants provenant également de la chambre du roi à Saint-Cloud et du salon des Jeux de Marie-Antoinette à Compiègne.

L’écran de cheminée de Jean-Baptiste Séné initialement livré pour la chambre du Roi à Saint-Cloud © Château de Versailles, Dist. RMN © Christophe Fouin
Sortie sous l’Empire en 1808 des magasins nationaux, la commode de Riesener, aujourd’hui au château Chantilly, a pu être remplacée, grâce à un dépôt du musée du Louvre, par une somptueuse commode acquise par Louis XVI avec un lot de meubles créés, initialement, pour le comte de Provence, frère du roi, par l’ébéniste Joseph Stöckel. Remaniée, comme les autres meubles de cet ensemble fastueux, par Guillaume Benneman, ébéniste favori de la Couronne depuis 1784, cette commode rutilante de bronze doré qui orna, à Compiègne, la chambre de Louis XVI, fut restaurée à l’occasion par les ateliers du château de Versailles.

La commode de Joseph Stöckel et Guillaume Benneman initialement livrée pour la chambre du Roi à Compiègne © Château de Versailles, Dist. RMN © Christophe Fouin
On connaissait par ailleurs au plus près l’aspect du lit disparu grâce à un mémoire (1775) détaillé de Babel mais dont l’absence de modèle visuel obligeait à réinventer, de concert avec la conservation du château, la riche traverse sculptée de l’impériale. Appuyés sur des séries de dessins et maquettes préparatoires, les ateliers de Charle Boulmois et de François Gilles ont pu mener à bien cette sorte de trône monumental au terme de 2500 heures de travail. Dirigée par Céline Blondel, l’équipe de doreuses du château s’est chargée, au moyen de 1625 feuilles d’or, de la dorure de l’ensemble.
Restitution du lit du Roi – La dorure // Restoration of the King’s bed – The gilding
Soieries, broderies et dorures : les métiers d’art au cœur de la restauration
Quant aux soieries à motifs végétaux du « meuble d’été » de 1785, on put s’appuyer sur des échantillons conservés. D’une très grande complexité de réalisation avec sa trentaine de couleurs, ces soieries furent retissées par la maison Tassinari & Chatel, héritière des archives et savoir-faire des grandes maisons lyonnaises. Deux campagnes – 1983/1989 et 2008/2012 – de tissage produisirent les dizaines de mètres requis. Une nouvelle technique de métier mécanique complétant la production des métiers à bras traditionnels permit en outre, pour la seconde partie de la commande, d’accélérer sans réduction de qualité la production (à peine 10 cm par jour contre 4 cm au XVIIIe siècle pour les tissus les plus riches).

Détail du pélican de l’impériale du lit de Louis XVI restitué et présenté dans la chambre de l’appartement intérieur du Roi en 2026 au château de Versailles. Photo : Château de Versailles / D. Saulnier
Dans les endroits qui, tel le lit, unissaient motifs tissés, recoupés et brodés avec les bordures les plus riches, 30 000 heures de travail de broderie confié à la maison Lesage furent nécessaires. Autre élément strictement codifié, la passementerie revint à la maison Declercq tandis que les tapissiers Sébastien Ragueneau, Jérôme Lebouc et Laurent Jannin assurèrent la mise en place générale.

Pour la restitution du lit de la chambre du Roi, la maison Lesage Intérieurs a été chargée de réaliser l’ensemble des broderies, dans le respect des techniques du XVIIIe siècle. © Lesage Intérieurs
Ainsi sommairement brossé, cet aperçu ne peut que laisser entendre la complexité et la multitude de problèmes qu’une restauration de cette ampleur suscita à tous les intervenants, ainsi plongés dans les « secrets de fabrication » des arts décoratifs français. « Aboutissement d’une aventure de quarante ans dont on ne prévoit pas d’équivalent dans les années à venir », cette chambre est un spectacle éblouissant « où s’opère « une illusion vraie » parce que chaque détail est « juste et chargé de sens », ainsi que le souligne Laurent Salomé, Directeur du domaine de Versailles.
Source:
www.connaissancedesarts.com



