Le Mali traverse aujourd’hui une période d’effondrement silencieux. Depuis des mois, les signaux d’alerte s’accumulent, et les observateurs les plus prudents reconnaissent désormais que l’État malien ne contrôle plus qu’une fraction de son propre territoire. Dans le nord et le centre, des pans entiers du pays échappent à son autorité. Les groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique y imposent leurs lois, prélèvent des taxes, administrent des villages et contrôlent les routes. Ce glissement s’est produit lentement, presque insidieusement, mais il atteint aujourd’hui un point de non-retour.
Depuis le retrait des forces françaises et de la mission onusienne, le Mali s’est refermé sur lui-même. La junte au pouvoir, issue des coups d’État successifs, a choisi de rompre avec les alliances occidentales pour se tourner vers Moscou et le groupe paramilitaire russe Wagner, rebaptisé Afrique Corps. Ce choix, présenté comme un acte de souveraineté, s’est transformé en dépendance stratégique. Les mercenaires russes ont certes apporté un soutien ponctuel à l’armée, mais leurs méthodes brutales ont nourri la défiance des populations et renforcé les rangs djihadistes. Le pouvoir de Bamako s’est isolé, tandis que la menace se rapprochait de la capitale.
Sur le terrain, la réalité est implacable. Dans des régions comme Mopti, Tombouctou ou Ségou, les drapeaux de l’État ne flottent plus. Les écoles ont fermé, les administrations se sont vidées, et la justice coutumière s’est muée en justice religieuse. Le JNIM, alliance djihadiste liée à Al-Qaïda, administre certaines zones avec une organisation quasi étatique : perception de l’impôt, arbitrage des litiges et encadrement strict de la vie sociale. Dans d’autres régions, l’État islamique au Grand Sahara impose sa domination par la terreur. Ces groupes ne se contentent plus d’attaquer : ils gouvernent.
L’armée malienne, de son côté, résiste avec courage mais dans des conditions désastreuses. Mal équipée, souvent démoralisée, elle subit des pertes lourdes dans des attaques répétées. En mai 2025, plus de quarante soldats ont été tués à Dioura. Ces drames se répètent, sans stratégie claire, dans un pays qui semble avoir perdu la capacité d’assurer sa propre défense. Les militaires au pouvoir entretiennent un discours nationaliste, mais la population perçoit chaque jour un peu plus la distance entre la rhétorique et la réalité.
Sur le plan économique, le pays est exsangue. Les sanctions de la CEDEAO, la baisse des exportations, la corruption et la fuite des capitaux ont vidé les caisses publiques. Dans certaines régions, les fonctionnaires ne sont plus payés depuis des mois. Les populations, abandonnées par l’État, se tournent vers les chefs religieux ou les structures communautaires. Ce repli local favorise l’influence islamiste, qui se présente comme l’unique pouvoir capable d’assurer un semblant d’ordre. Le cercle vicieux est enclenché : plus l’État recule, plus les djihadistes avancent.
Mais derrière ce désastre, se joue aussi une guerre d’influence régionale et internationale. L’Algérie, tout d’abord, ne peut être ignorée. Historiquement puissance tutélaire dans le nord du Mali, elle entretient depuis des décennies un jeu ambigu avec les groupes touaregs et certains mouvements armés. Alger redoute avant tout l’instabilité à sa frontière sud, mais son obsession pour le contrôle du Sahara l’a souvent conduite à tolérer, voire à instrumentaliser, certaines factions locales dans une logique de “containment”. Plusieurs analystes estiment que l’Algérie, tout en affichant une posture antiterroriste, a parfois préféré une zone-tampon instable au sud plutôt qu’un voisin fort et centralisé susceptible de menacer son influence régionale.
La France, quant à elle, porte une responsabilité d’un autre ordre. L’opération Serval, puis Barkhane, ont sans doute évité un effondrement immédiat en 2013, mais leur logique strictement militaire a fini par épuiser la population et nourrir un sentiment d’occupation. En privilégiant des alliances locales temporaires et en écartant parfois les autorités maliennes, Paris a contribué à affaiblir la légitimité de Bamako. Lorsque la France s’est retirée, le vide a été comblé par les Russes, mais aussi par les djihadistes, mieux organisés et plus enracinés.
Le Maroc, de son côté, observe la situation avec prudence. Il ne joue pas un rôle direct dans la crise malienne, mais cherche à éviter que le chaos du Sahel ne déborde vers l’Afrique du Nord et ne profite aux réseaux liés au Polisario, dont certaines franges entretiennent des liens avec des groupes armés sahéliens. Rabat développe une approche diplomatique et religieuse fondée sur la coopération spirituelle et la formation d’imams africains, pour contrer l’idéologie salafiste. Son rôle reste stabilisateur, mais limité par le rejet des régimes militaires sahéliens vis-à-vis des monarchies et des puissances occidentales.
Quant à la Russie, elle est aujourd’hui le principal acteur étranger sur le terrain. Son objectif n’est pas la paix, mais l’ancrage géopolitique. Wagner agit comme bras armé de Moscou, échangeant protection contre concessions minières. Les mines d’or et de lithium du Mali alimentent désormais une économie parallèle au profit du Kremlin, tandis que les populations locales continuent de sombrer dans la misère. L’axe Bamako–Ouagadougou–Niamey, désormais sous influence russe, s’affirme comme un nouveau bloc autoritaire anti-occidental, mais sans réelle vision de développement.
Le Mali n’est pas encore totalement tombé. Bamako tient encore, protégée par un appareil sécuritaire renforcé et par le contrôle politique de la junte. Mais l’étau se resserre. Les routes vers le nord deviennent impraticables, les convois d’approvisionnement sont attaqués, et les communications avec certaines régions sont rompues. Les diplomates évoquent désormais un scénario d’encerclement progressif de la capitale. Le Soufan Center, dans une note récente, parle d’un « point de bascule imminent ».
L’enjeu dépasse largement les frontières maliennes. Si le Mali s’effondre totalement, le Sahel deviendra un immense espace de non-droit, un sanctuaire pour les groupes djihadistes et les trafiquants. La menace ne restera pas confinée à l’Afrique de l’Ouest. Elle s’étendra vers le golfe de Guinée, puis vers la Méditerranée, avec des conséquences directes pour l’Europe. Le Mali est en train de devenir le maillon faible d’une chaîne déjà fragilisée, et son effondrement pourrait avoir des répercussions géopolitiques majeures.
Le destin du Mali est aussi un miroir de nos erreurs. L’Occident a cru qu’on pouvait combattre le terrorisme par la force sans reconstruire l’État. Les puissances régionales ont privilégié les coups d’État à la stabilité. Et les élites maliennes ont, trop souvent, confondu le patriotisme avec la fuite en avant autoritaire. Pendant ce temps, les populations, elles, survivent, dans un pays où la peur est devenue la norme.
Aujourd’hui, il n’est plus temps de se bercer d’illusions. Le Mali n’est pas encore totalement sous contrôle djihadiste, mais il s’en rapproche dangereusement. Le compte à rebours est enclenché, et si rien ne change, le cœur du Sahel pourrait bientôt tomber entre les mains de ceux qui rêvent d’un califat africain. L’histoire jugera alors non pas ceux qui ont combattu, mais ceux qui ont détourné le regard.
Tribune de Isaac Hammouch.
Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.



