REVENU UNIVERSEL EN BELGIQUE : GEORGES-LOUIS BOUCHEZ RELANCE LE DÉBAT, BRUNO COLMANT POSE LA QUESTION DU FINANCEMENT
Le revenu universel en Belgique revient au cœur du débat politique. Georges-Louis Bouchez, président du MR, veut relancer une idée qu’il défend depuis plusieurs années : garantir à chaque adulte un revenu forfaitaire, indépendamment de sa situation professionnelle, de ses revenus ou de sa composition familiale. Derrière les 1.000 euros mensuels évoqués se dessine pourtant une réforme beaucoup plus vaste : celle du financement de la sécurité sociale, du rapport au travail et, à plus long terme, du partage de la richesse dans une économie bouleversée par l’intelligence artificielle. Les interrogations soulevées par l’économiste Bruno Colmant donnent à ce débat une dimension qui dépasse largement les frontières du MR.
UNE PROPOSITION SIMPLE EN APPARENCE : 1.000 EUROS PAR MOIS POUR CHAQUE ADULTE
Le principe défendu par Georges-Louis Bouchez est celui d’une allocation universelle identique, attribuée sans condition et à titre individuel. Le MR expliquait déjà, lors de la mise en débat de cette proposition, qu’un montant de 1.000 euros mensuels remplacerait une grande partie des aides existantes, parmi lesquelles les allocations de chômage, le revenu d’intégration, certaines allocations familiales, certaines aides à l’emploi ou aux entreprises et la couverture de certains petits risques de santé. En revanche, il ne s’agirait pas de supprimer toute la sécurité sociale : les grands risques médicaux, le handicap et plusieurs mécanismes complémentaires resteraient couverts. Cette distinction est fondamentale, car elle montre que le projet ne consiste pas à distribuer 1.000 euros à chaque Belge tout en maintenant intégralement l’ensemble des prestations existantes. Il vise plutôt à substituer un socle individuel et automatique à une partie du système actuel.
POURQUOI LE REVENU UNIVERSEL PEUT-IL ÊTRE UNE PROPOSITION LIBÉRALE ?
À première vue, l’idée de verser une allocation publique à chaque citoyen pourrait sembler appartenir davantage à la gauche qu’à une formation libérale. Pourtant, le revenu universel possède également une longue tradition intellectuelle libérale, précisément parce qu’il peut permettre de remplacer une multitude de dispositifs conditionnels par un mécanisme beaucoup plus simple. La protection sociale belge repose aujourd’hui sur des statuts, des conditions de revenus, des distinctions entre isolés et cohabitants, des obligations administratives et différents niveaux de contrôle. Le raisonnement de Bouchez consiste à renverser cette logique : plutôt que de demander continuellement à l’administration de déterminer qui peut bénéficier de quelle allocation, l’État verserait automatiquement un socle identique et laisserait ensuite davantage de liberté à l’individu pour organiser son travail, sa formation, sa famille ou ses projets personnels. Le président du MR associe d’ailleurs son projet à l’autonomie individuelle, à l’égalité des chances, à l’individualisation des droits et à la réduction de la bureaucratie.
LA LUTTE CONTRE LES PIÈGES À L’EMPLOI, L’UN DES ARGUMENTS ÉCONOMIQUES MAJEURS
L’un des objectifs affichés du revenu universel consiste à réduire les fameux « pièges à l’emploi ». Dans certaines situations, reprendre une activité professionnelle entraîne aujourd’hui la diminution ou la disparition de différentes prestations, de sorte que le gain financier réel lié au retour au travail peut être nettement inférieur au salaire supplémentaire affiché. Avec un revenu de base réellement universel et cumulable avec l’activité professionnelle, cette logique serait profondément modifiée : le socle resterait acquis et les revenus du travail viendraient s’y ajouter. L’effet potentiel ne concernerait d’ailleurs pas seulement les demandeurs d’emploi. Un salarié souhaitant reprendre une formation, un parent réduisant temporairement son temps de travail, un indépendant connaissant quelques mauvais mois ou un entrepreneur lançant une nouvelle activité disposeraient tous d’un même coussin financier minimal.
UN REVENU DE BASE POUR RECONNAÎTRE AUSSI LE TRAVAIL INVISIBLE
La discussion devient encore plus intéressante lorsque l’on distingue l’« emploi » du « travail ». Une partie considérable des activités utiles à la société ne génère aujourd’hui aucun salaire direct : élever ses enfants, prendre soin d’un parent dépendant, accompagner un conjoint malade, participer à une association ou exercer une activité bénévole représente du travail réel sans nécessairement produire de revenu. Un revenu universel pourrait ainsi être considéré comme une reconnaissance indirecte de cette contribution sociale invisible. Il permettrait également à certains citoyens de consacrer davantage de temps à la formation, à la création d’entreprise ou à des projets associatifs sans perdre immédiatement toute sécurité financière.
Dès que l’on quitte la philosophie pour entrer dans les comptes publics, l’ampleur du projet apparaît. Selon Statbel, la Belgique comptait 11.867.634 habitants au 1er janvier 2026. Les données détaillées par âge permettent d’estimer à environ 9,56 millions le nombre de personnes âgées de 18 ans et plus. Un versement de 1.000 euros par mois à chacune d’elles correspondrait donc à environ 9,56 milliards d’euros par mois et 114,76 milliards d’euros par an en coût brut. Il s’agit évidemment d’un ordre de grandeur gigantesque, mais il serait trompeur de présenter ces quelque 115 milliards comme autant de dépenses publiques entièrement nouvelles : une partie du revenu universel remplacerait des allocations et dépenses que les pouvoirs publics financent déjà.
LE VÉRITABLE CHIFFRE À CONNAÎTRE N’EST PAS LE COÛT BRUT, MAIS LE COÛT NET
Pour déterminer si un revenu universel de 1.000 euros est réellement finançable en Belgique, il faudrait effectuer une opération beaucoup plus complexe : partir des quelque 114,76 milliards d’euros de coût brut, soustraire toutes les prestations effectivement remplacées, ajouter les protections qui devraient impérativement subsister, calculer les économies administratives réellement réalisables et intégrer enfin les modifications fiscales nécessaires. C’est seulement après cette opération que l’on obtiendrait le véritable coût net du système. Affirmer que le revenu universel « coûterait 115 milliards supplémentaires » serait donc incorrect ; affirmer qu’il pourrait être financé simplement par la disparition de quelques administrations serait tout aussi aventureux. Pour transformer cette proposition politique en projet gouvernemental crédible, il faudrait une simulation budgétaire complète permettant de savoir non seulement combien l’État dépenserait, mais également quels ménages seraient gagnants ou perdants après réforme.
LE VIEILLISSEMENT DE LA BELGIQUE COMPLIQUE ENCORE L’ÉQUATION
Le financement devient d’autant plus délicat que la population belge vieillit. Au 1er janvier 2026, les personnes de 65 ans et plus représentaient plus d’un cinquième de la population. Cette évolution exerce déjà une pression croissante sur les pensions, les soins de santé et la sécurité sociale. Un éventuel revenu universel ne ferait évidemment pas disparaître ces dépenses : les personnes âgées continueraient à avoir besoin de pensions et de soins dont le coût peut être largement supérieur à un revenu forfaitaire. Toute réforme sérieuse devrait donc expliquer comment le nouveau système s’articulerait avec le vieillissement démographique et le financement à long terme des pensions.
BRUNO COLMANT DÉPLACE LE DÉBAT : QUI FINANCERA LA SOCIÉTÉ LORSQUE LE TRAVAIL CHANGERA ?
C’est ici que les réflexions de l’économiste Bruno Colmant prennent une dimension particulièrement intéressante. La question n’est plus seulement de déterminer comment financer aujourd’hui 1.000 euros par mois, mais de comprendre comment nous financerons demain l’ensemble du modèle social si la nature même du travail se transforme. L’intelligence artificielle, l’automatisation, les logiciels autonomes et la robotisation pourraient permettre à certaines entreprises de produire davantage avec proportionnellement moins de travail humain. Si cette évolution se confirme à grande échelle, une partie croissante de la valeur économique pourrait progressivement se déplacer des salaires vers les bénéfices, les actifs, la propriété intellectuelle et les revenus du capital.
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE POURRAIT BOULEVERSER LE FINANCEMENT HISTORIQUE DE LA SÉCURITÉ SOCIALE
Notre modèle social repose encore largement sur une chaîne économique relativement classique : une personne travaille, reçoit un salaire, paie des impôts et des cotisations, tandis que son employeur contribue lui aussi au financement de la protection sociale. Imaginons cependant une entreprise capable, grâce à l’intelligence artificielle et à l’automatisation, de produire demain avec 500 travailleurs ce qu’elle produisait hier avec 1.000. La production peut rester identique, voire augmenter ; les bénéfices et la valeur de l’entreprise peuvent progresser ; pourtant, la masse salariale et les cotisations directement liées au travail peuvent diminuer. La richesse n’a donc pas disparu : elle s’est déplacée. Une part plus importante peut être captée sous forme de bénéfices, de dividendes, de propriété intellectuelle ou de rémunération du capital.
LE REVENU UNIVERSEL POSE INÉVITABLEMENT LA QUESTION DE LA FISCALITÉ DU CAPITAL
C’est l’un des paradoxes les plus intéressants du projet. Si l’on souhaite garantir un revenu de base substantiel tout en réduisant la taxation du travail, il faut nécessairement déterminer quelles autres formes de richesse financeront le système. Une augmentation de la TVA pèserait proportionnellement davantage sur les ménages modestes ; une hausse importante de l’impôt sur les revenus professionnels contredirait l’objectif de réduire la pression sur le travail ; une réduction trop forte des prestations spécifiques pourrait fragiliser les personnes les plus vulnérables. Reste alors une combinaison potentielle de fiscalité sur les revenus du capital, le patrimoine, l’immobilier, les bénéfices, la consommation ou les nouvelles formes de valeur générées par l’automatisation. Le débat sur le revenu universel finit ainsi presque nécessairement par devenir un débat sur la manière dont une économie du XXIe siècle doit répartir la charge fiscale entre le travail et le capital.
DONNER EXACTEMENT LA MÊME CHOSE À CHACUN EST-IL VRAIMENT SYNONYME DE JUSTICE SOCIALE ?
C’est également l’une des objections fondamentales que soulève toute allocation universelle. Une personne jeune, en bonne santé et disposant d’un emploi stable n’a évidemment pas les mêmes besoins qu’une personne atteinte d’un handicap lourd, qu’un malade incapable de travailler pendant plusieurs années ou qu’une famille confrontée à plusieurs difficultés simultanées. Si le revenu universel est trop faible, il ne peut remplacer les protections indispensables aux personnes les plus vulnérables ; s’il est suffisamment élevé pour couvrir toutes ces situations, son coût devient considérable. Le projet défendu par Bouchez reconnaît lui-même cette difficulté puisqu’il prévoit de maintenir certaines protections liées notamment à la santé et au handicap. Mais plus le nombre de dispositifs complémentaires conservés est important, plus l’argument d’une simplification radicale de la sécurité sociale doit être relativisé.
POURQUOI DONNER 1.000 EUROS À QUELQU’UN QUI EST DÉJÀ MILLIONNAIRE ?
L’une des objections les plus spontanées consiste à demander pourquoi un millionnaire ou un milliardaire devrait lui aussi recevoir 1.000 euros par mois. La réponse des défenseurs du principe universel est que la redistribution ne doit pas nécessairement avoir lieu au moment du versement. Dès que l’on commence à conditionner le revenu de base au revenu ou au patrimoine, il faut définir des plafonds, contrôler les ressources, traiter les changements de situation et recréer une partie de la bureaucratie que l’universalité cherche précisément à supprimer. Un système peut donc verser théoriquement 12.000 euros annuels à une personne extrêmement fortunée tout en récupérant largement davantage par l’impôt. L’universalité porte alors sur le droit initial au versement, tandis que la progressivité réelle de la redistribution intervient par la fiscalité.
POUR LES CHÔMEURS ET LES ALLOCATAIRES, LA VÉRITABLE QUESTION SERA CELLE DES GAGNANTS ET DES PERDANTS
Le montant de 1.000 euros n’a de sens politique que si on le compare à ce que chaque personne reçoit actuellement. Une personne sans aucune prestation pourrait devenir clairement gagnante ; un bénéficiaire disposant aujourd’hui d’une protection supérieure pourrait perdre du revenu si celle-ci était intégralement remplacée. Le même raisonnement vaut pour les familles, les étudiants, les pensionnés, les malades de longue durée et les personnes handicapées. C’est pourquoi une réforme de cette ampleur devrait être accompagnée d’une véritable étude distributive montrant, catégorie par catégorie, le revenu disponible avant et après réforme. Sans cette information, le débat risque de rester prisonnier de deux slogans contradictoires : « tout le monde recevra 1.000 euros » d’un côté et « cela coûtera 115 milliards » de l’autre, alors qu’aucune de ces deux affirmations ne décrit à elle seule la réalité économique du projet.
POUR LES JEUNES ET LES ÉTUDIANTS, UN BOULEVERSEMENT CONSIDÉRABLE
Un revenu individuel garanti dès 18 ans modifierait profondément l’autonomie financière des jeunes. Un étudiant majeur disposerait théoriquement de 12.000 euros par an indépendamment des revenus de ses parents, ce qui pourrait faciliter les études, réduire le recours aux jobs étudiants ou permettre de quitter plus facilement une situation familiale difficile. Mais l’effet net dépendrait encore une fois des prestations supprimées en contrepartie, notamment des éventuelles modifications des allocations familiales et avantages fiscaux. Pour juger la réforme, il faudrait donc raisonner à la fois individuellement et au niveau du ménage. Une mesure qui augmente fortement l’autonomie d’un jeune adulte pourrait produire un résultat différent pour ses parents si ceux-ci perdent simultanément plusieurs avantages existants.
POUR LES INDÉPENDANTS ET LES ENTREPRENEURS, UNE POSSIBLE ASSURANCE CONTRE L’ÉCHEC
Le projet présente un intérêt particulier pour l’entrepreneuriat. Créer une entreprise signifie souvent accepter une longue période de revenus irréguliers et prendre le risque d’un échec financier personnel. Un socle garanti réduit ce risque et pourrait faciliter la création d’entreprise, le passage du salariat à l’indépendance, la reprise d’études ou une reconversion professionnelle. Dans cette perspective, le revenu universel n’est plus simplement une allocation destinée à protéger contre la pauvreté : il devient une infrastructure économique permettant aux individus de prendre davantage de risques. C’est l’un des aspects les plus cohérents avec une philosophie libérale fondée sur l’autonomie et l’initiative individuelle.
LE RAPPORT DE FORCE ENTRE SALARIÉS ET EMPLOYEURS POURRAIT LUI AUSSI CHANGER
Une personne disposant déjà d’un revenu garanti possède théoriquement une plus grande capacité à refuser un emploi très mal rémunéré ou proposé dans de mauvaises conditions. Le revenu universel pourrait donc relever le niveau de rémunération nécessaire pour convaincre quelqu’un d’accepter certains métiers pénibles et renforcer indirectement le pouvoir de négociation des travailleurs. Mais l’effet inverse doit également être envisagé : certains employeurs pourraient considérer que le socle versé par l’État permet de proposer des rémunérations plus faibles. Le résultat dépendrait donc largement du salaire minimum, des conventions collectives, du système fiscal et de la force de négociation des travailleurs. Là encore, le revenu universel ne peut pas être étudié isolément : il interagirait avec l’ensemble du marché du travail belge.
LE REVENU UNIVERSEL EN BELGIQUE DÉPASSE LARGEMENT LA SEULE QUESTION DES 1.000 EUROS
La question du revenu universel en Belgique dépasse donc largement le seul montant de 1.000 euros : elle touche directement au financement de la sécurité sociale, à la fiscalité, à la redistribution des richesses et à l’avenir du travail. C’est précisément pour cette raison que le débat mérite davantage qu’une opposition entre ceux qui y voient une allocation généreuse et ceux qui dénoncent immédiatement son coût. La véritable question est celle de l’architecture économique qui accompagnerait le dispositif. Un revenu universel financé principalement par une hausse des taxes sur le travail n’aurait évidemment pas les mêmes conséquences qu’un système reposant davantage sur les revenus du capital, les gains de productivité ou une restructuration complète des prestations sociales existantes.
LES BELGES TRAVAILLERAIENT-ILS MOINS ? UNE QUESTION PLUS COMPLEXE QU’IL N’Y PARAÎT
Il est plausible qu’une partie de la population réduise son temps de travail si un revenu permanent lui est garanti. Cela ne signifie toutefois pas automatiquement que ces personnes cesseraient toute activité productive. Certaines pourraient consacrer davantage de temps à leurs enfants ou à un proche dépendant, reprendre des études, créer une entreprise, exercer une activité associative ou accepter un travail moins rémunérateur mais socialement utile. D’autres choisiraient effectivement davantage de loisirs. La question économiquement pertinente consiste donc à mesurer la diminution éventuelle du volume total de travail et à déterminer si les gains de productivité peuvent la compenser. Si la réduction est limitée et que la productivité augmente fortement grâce à la technologie, l’effet pourrait être absorbable ; si l’offre de travail chute massivement, le financement du système deviendrait beaucoup plus problématique.
LE REVENU UNIVERSEL N’EST FINALEMENT NI INTRINSÈQUEMENT DE GAUCHE NI INTRINSÈQUEMENT DE DROITE
Tout dépend de son architecture. Une version sociale pourrait prévoir un revenu relativement élevé, maintenir une grande partie des services publics et financer l’ensemble par une fiscalité accrue sur le capital et les hauts revenus. Une version libérale pourrait privilégier un montant uniforme, supprimer davantage d’allocations conditionnelles, alléger l’administration et laisser davantage de responsabilité individuelle. Une troisième formule pourrait prendre la forme d’un impôt négatif sur le revenu, où seuls ceux dont les revenus se situent sous un certain seuil recevraient effectivement un transfert net. Dire que l’on est « pour » ou « contre » le revenu universel ne suffit donc pas. Les véritables questions sont : quel montant, quelles prestations disparaissent, quelles protections subsistent, quels impôts le financent et quel est le résultat net pour chaque catégorie de citoyens ?
BOUCHEZ ET COLMANT POSENT, PAR DES CHEMINS DIFFÉRENTS, UNE MÊME QUESTION SUR L’AVENIR DU TRAVAIL
C’est peut-être la dimension la plus importante du débat. Bouchez part de la nécessité de simplifier la protection sociale, d’individualiser les droits et d’éviter que le système n’enferme certains citoyens dans l’inactivité. Les réflexions de Colmant conduisent davantage vers une autre transformation : si l’intelligence artificielle et l’automatisation déplacent progressivement la valeur économique du travail vers le capital, le financement historique de notre modèle social devra lui aussi évoluer. Les conclusions ne sont pas identiques, mais les raisonnements se rencontrent autour d’une interrogation essentielle : la société qui a conçu la sécurité sociale belge au XXe siècle n’est plus exactement celle dans laquelle nous vivrons au cours des prochaines décennies.
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE POURRAIT TRANSFORMER UN DÉBAT THÉORIQUE EN URGENCE POLITIQUE
Tant que l’emploi reste abondant et que la majorité de la population tire l’essentiel de son revenu du salaire, le revenu universel peut demeurer une option parmi d’autres. Mais si l’intelligence artificielle, les agents autonomes et la robotique commencent à automatiser une part importante des tâches administratives, commerciales, financières, intellectuelles et industrielles, les carrières pourraient devenir beaucoup plus discontinues. Une personne pourrait alterner emploi, formation, activité indépendante, reconversion et périodes sans activité rémunérée. Dans un tel environnement, rattacher presque toute la sécurité économique au statut professionnel deviendrait beaucoup plus difficile. La question du partage des gains de productivité pourrait alors devenir l’un des grands défis du contrat social et fiscal.
AVANT TOUTE RÉFORME, LA BELGIQUE A BESOIN DES CHIFFRES DES GAGNANTS ET DES PERDANTS
Si le MR veut transformer cette idée en véritable proposition gouvernementale, l’étape suivante ne devrait pas être un nouveau slogan, mais une modélisation économique extrêmement détaillée. Il faudrait comparer le revenu disponible avant et après réforme d’un travailleur au salaire minimum, d’un salarié moyen, d’un cadre supérieur, d’un chômeur, d’un pensionné, d’une personne handicapée, d’un malade de longue durée, d’un indépendant, d’un étudiant, d’une famille monoparentale et d’un couple avec plusieurs enfants. Il faudrait également publier le financement précis du dispositif et les conséquences pour l’impôt sur le revenu, les cotisations sociales et les autres prélèvements. C’est seulement à cette condition que le débat pourrait quitter le terrain idéologique pour devenir un véritable choix de société.
CONCLUSION : DERRIÈRE LES 1.000 EUROS SE CACHE LA QUESTION DU PARTAGE DE LA RICHESSE DU XXIe SIÈCLE
Le revenu universel défendu par Georges-Louis Bouchez oblige finalement à poser une question beaucoup plus importante que celle de savoir si chaque adulte devrait recevoir 1.000 euros par mois. À l’échelle des quelque 9,56 millions d’adultes recensés au début de 2026, le coût brut théorique approcherait 114,76 milliards d’euros par an. Mais ce montant ne permet pas, à lui seul, de condamner ou de valider le projet : une partie des dépenses existantes serait remplacée, tandis que d’autres protections devraient nécessairement être conservées. Le véritable débat porte donc sur le coût net, la fiscalité, les gagnants et les perdants, la protection des plus vulnérables et l’effet du système sur l’emploi.
La réflexion devient surtout beaucoup plus profonde lorsqu’elle rencontre celle de Bruno Colmant sur l’intelligence artificielle et la transformation du travail. Si les technologies nouvelles permettent demain de créer davantage de richesse avec proportionnellement moins de travail humain, notre société sera confrontée à un problème que le système actuel n’a jamais véritablement dû résoudre : comment financer la solidarité lorsque la création de richesse et l’emploi deviennent progressivement deux réalités différentes ? Le revenu universel constitue une réponse possible, mais il en existe d’autres. Ce qui paraît de moins en moins évitable, en revanche, c’est le débat lui-même. La Belgique devra déterminer si elle continue à financer principalement son modèle social par le travail ou si une part croissante des revenus du capital et des gains de productivité doit participer à ce financement. Derrière le débat ouvert par Georges-Louis Bouchez et les interrogations économiques de Bruno Colmant apparaît ainsi une question autrement plus fondamentale : qui bénéficiera de la richesse produite par l’économie automatisée de demain, et comment la Belgique décidera-t-elle de la partager ?



