JOEL SAGET / AFP
Olivier Nora, ici en 2018, a été limogé par Vincent Bolloré.
Par petites touches, l’araignée Bolloré tisse sa toile. Le milliardaire breton s’est fait une spécialité d’étendre son influence dans les médias, en rachetant CNews, le JDD, Europe 1, Télé-Loisirs, Femme actuelle ou Paris Match. Mais il passe aussi par la case éditions, en s’emparant de Hachette et Fayard, deux maisons réputées, et maintenant Grasset.
L’éviction du patron historique de cette maison d’édition, Olivier Nora, aux manettes depuis 2000 et apprécié des auteurs qui y publient leurs livres, provoque une vague d’indignation. Beaucoup y voient un départ certes symbolique, mais très politique. Au PS, Olivier Faure dénonce « une purge » et « une mise au pas », estimant que Vincent Bolloré est devenu « un prédateur sans complexe » qui transforme ses titres « en outils de propagande ».
À la CGT, Sophie Binet fustige une « menace pour la démocratie », quand Jean-Luc Mélenchon s’en prend à un « conglomérat totalitaire ». Tout est parti de Boualem Sansal, l’ex-otage retenu en Algérie, qui a annoncé quitter Gallimard pour rejoindre Grasset. Il doit publier dans les prochaines semaines La Légende, récit de son année passée derrière les barreaux. C’est autour de ce cas très sensible que s’est cristallisé le départ d’Olivier Nora. Non seulement celui-ci s’est vu, selon le Canard enchaîné, imposer l’arrivée de Boualem Sansal, mais il n’a en plus pas pu décider du calendrier de sortie du livre. L’éditeur misait sur une publication en octobre, après la rentrée littéraire, quand la direction du groupe lui préférait le mois de juin.
De nombreux auteurs sont aussitôt montés au créneau, une centaine ayant décidé de quitter Grasset. Dont Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy, Sorj Chalandon, Laure Adler, Frédéric Beigbeder ou Vanessa Springora. Selon eux, la décision de Vincent Bolloré est une « atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale ». « Un caprice de milliardaire chasse Olivier Nora. Ce monde et ces gens sont laids à crever », s’est ainsi agacé le journaliste Claude Askolovitch, également publié chez Grasset.
À gauche, les inquiétudes se portent donc sur les enjeux de concentration autant que de pluralisme, alors que l’actionnaire majoritaire de Canal+ est connu pour ses penchants très à droite et sa volonté de mener une bataille culturelle favorable aux idées conservatrices. « Il faut des lois et des régulations pour garantir une diversité éditoriale et culturelle », estime la députée européenne PS Emma Rafowicz, qui considère que Vincent Bolloré « s’attaque à Grasset pour en faire sa nouvelle arme dans la bataille culturelle qui l’oppose à la démocratie ».
« Un acte politique »
Des mots forts, largement partagés dans les rangs de la gauche. « La littérature n’est pas là pour servir l’agenda politique réactionnaire de Vincent Bolloré », juge ainsi le député écologiste Jérémie Iordanoff. Sa collègue Clémentine Autain (ex-LFI désormais à L’Après), y voit elle aussi « un acte politique » et dénonce « une attaque frontale du pluralisme, de la qualité et de la diversité des publications ». Candidate à la primaire de la gauche pour 2027, elle appelle à « changer la loi ».
Pour le patron du Conseil national du PS Luc Broussy, « tout ce que touche Bolloré devient vulgaire ». « Il décide d’écraser et de pervertir un des plus beaux lieux de la culture française : les éditions Grasset », poursuit-il. Lui aussi « enrage » de voir un paysage médiatique « grignoté mois après mois par l’extrême droite ».
En revanche, à droite et au sein du « bloc central », c’est silence radio. Aucune grande figure n’a pris position, ni Gabriel Attal, ni Édouard Philippe, ni Bruno Retailleau ne se sont exprimés sur ce sujet brûlant. La ministre de la Culture Catherine Pégard n’a pas non plus condamné le limogeage d’Olivier Nora ni pris parti pour les auteurs qui ont quitté Grasset. Selon nos informations, elle a prévu de prendre la parole ce jeudi soir lors de l’inauguration du Festival du Livre à Paris. Ses mots seront forcément très scrutés, dans un moment jugé important.
Source:
www.huffingtonpost.fr



