Federico Tavola construit moins un traité sur les pâtes qu’un récit d’identité où la cuisine devient archive familiale, boussole politique et langue nationale. Le livre avance par scènes, souvenirs et digressions érudites, depuis la Sicile de l’enfance jusqu’aux voyages lointains, pour défendre une idée nette : en Italie, le goût ne relève jamais seulement de la table, mais de l’histoire, de la transmission et du rapport au pouvoir.
Quand la cuisine fait nation
Le fil directeur apparaît très tôt dans cette définition ramassée : « L’Italie n’est pas un pays de frontières et de règles, mais un sentiment. Un sentiment qui se vit, se savoure, se partage. » Tavola raconte une éducation sicilienne façonnée par l’oncle Sergio, le père, les produits de Vulcano, la pasta con le sarde et la Norma.
Le récit ne cherche pas l’intrigue au sens romanesque ; il préfère l’addition de scènes fondatrices, où les personnages existent par leurs gestes, leurs recettes, leur manière d’enseigner sans théorie.
Cette matière sensible nourrit la meilleure part du livre. « En Italie, si l’on demande une recette, on se fera un plaisir de la transmettre. On cuisine pour les autres, pour tisser des liens, pour se rapprocher. » L’essai tient précisément dans cette conversion du culinaire en système de valeurs : partage, autorité gagnée, fidélité aux origines, refus de l’abstraction. Le père, la mère et l’oncle Sergio n’y sont pas seulement des figures affectives ; ils deviennent les agents d’une pédagogie morale.
Des spaghettis contre les chemises noires
Le cœur théorique arrive avec le futurisme et la détestation fasciste des pâtes. Tavola montre comment Marinetti et le régime ont voulu substituer au plat populaire une esthétique de rupture, viriliste et productiviste. « Cela ne me surprend qu’à moitié venant d’Italie. Partout ailleurs, il existe une langue commune qui sert de socle à l’identité nationale. » Puis la thèse se resserre : « Chez nous, l’unité nationale passe par la nourriture. Quand nous parlons, les différences éclatent — les accents, les dialectes, les incompréhensions. »
Le livre devient alors plus convaincant encore quand il relie politique et sensations. « La pasta, c’est bien plus que de la farine et de l’eau. C’est un langage, une histoire, une manière d’être au monde. » Tavola éclaire bien la logique fasciste : casser ce langage commun, c’était briser un principe d’unité souple, populaire, régionale. L’essai vaut autant par cette démonstration que par sa capacité à faire sentir, derrière les manifestes et les slogans, une bataille symbolique autour du corps, du rythme de vie et du droit au plaisir.
L’autoportrait parfois trop appuyé
Cette démonstration vive souffre pourtant d’un léger excès d’emphase. L’auteur se met souvent lui-même en scène comme héros de la fidélité gustative, et certaines pages sur la rébellion intime ou l’élévation symbolique d’un plat insistent plus qu’il ne faut.
« Chaque fois que je prépare la Norma, je le fais en silence. Je découpe les aubergines comme le faisait mon oncle, je les fais frire lentement, et j’ajoute le basilic en dernier. » La phrase est belle, mais ce lyrisme revient si souvent qu’il finit parfois par lisser la contradiction et la complexité sociale derrière le panache du souvenir.
Reste un livre singulier, très nourri, qui réussit à faire tenir ensemble mémoire familiale, histoire italienne, anthropologie du goût et satire politique. Tavola sait raconter, documenter et faire sentir. Surtout, il impose une conviction rare : les recettes ne servent pas ici d’ornement, elles pensent.
Par Nicolas GaryContact : ng@actualitte.com
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