La saignée est spectaculaire. Depuis décembre 2025, près d’un millier d’emplois ont été supprimés dans la presse écrite française, selon le décompte réalisé par Le Monde, et environ 10 500 postes ont été détruits depuis 2009. Le phénomène est particulièrement sensible dans la presse quotidienne régionale. Partout, les restructurations se multiplient au détriment d’une couverture de l’actualité de proximité, qui se réduit comme peau de chagrin.
Deux niveaux de lecture peuvent être retenus pour analyser cette crise. Sur le plan économique, l’effet de ciseaux est implacable. Les revenus des abonnements papier, qui s’effondrent, ne permettent plus de financer les investissements dans une transition numérique indispensable. Parallèlement, les plateformes Internet aimantent les audiences et vampirisent les recettes publicitaires. Mais ce qui se joue dans la fermeture d’une agence locale dans la Creuse ou dans le Doubs n’est pas qu’une question comptable et d’emplois. C’est aussi un enjeu de démocratie.
L’enquête publiée en novembre 2025 par la Fondation Jean Jaurès et l’association Les Relocalisateurs montre que plus un territoire dispose de médias actifs, plus la participation électorale, la confiance institutionnelle et l’engagement citoyen sont élevés. A l’inverse, les zones en voie de désertification médiatique voient la dépendance aux réseaux sociaux progresser et les comportements civiques reculer.
Si la presse française n’est pas encore dans la situation de celle aux Etats-Unis, l’exemple américain amène à s’interroger. Depuis 2005, plus de 3 200 journaux, surtout locaux, ont disparu. Le résultat a été une abstention en hausse, des élections locales sans véritable débat, une corruption municipale moins exposée et donc moins sanctionnée. Surtout, la polarisation politique s’est accentuée. Car le vide laissé par la presse locale a été comblé par des sites déguisés en médias d’information, diffusant des contenus partisans, et mis en avant par les algorithmes de réseaux sociaux qui attisent les clivages. Dans les comtés les plus touchés par la désertification médiatique, le vote s’est radicalisé à une vitesse déconcertante.
Traditionnellement, l’information de proximité est structurellement plus consensuelle, en parlant d’enjeux concrets qui rassemblent plus qu’ils ne divisent. Quand elle disparaît, ce ne sont pas les citoyens qui cessent de s’informer, c’est l’algorithme qui prend le relais. Et personne ne peut prétendre que ce relais est démocratiquement équivalent.
Illustration de la gravité de la situation, il y a quelques jours, A. G. Sulzberger, directeur de publication du New York Times, a pris la parole dans une publicité diffusée sur les podcasts du titre pour, non pas inciter à s’abonner au journal, mais pour appeler à soutenir n’importe quel média pratiquant un journalisme d’investigation sérieux, « votre journal local en particulier ». Que le patron de l’un des journaux les plus puissants du monde juge nécessaire de lancer un tel appel en dit long sur la profondeur de la crise.
De telles initiatives de ce côté-ci de l’Atlantique seraient les bienvenues. Mais, surtout, le législateur doit s’emparer du sujet de façon urgente. Un projet de loi inspiré par les conclusions des Etats généraux de l’information lancés en 2023 est censé renforcer l’indépendance des médias, soutenir leur modèle économique et veiller au respect du pluralisme. Même si le texte ne réglera pas tout, il n’a toujours pas vu le jour. Pendant ce temps, les emplois disparaissent et un élément-clé du fonctionnement de la démocratie continue de se déliter.
Source:
www.lemonde.fr



