La huitième édition de la Triennale « De leur temps », qui a lieu au musée d’Art contemporain de Marseille jusqu’au 20 septembre, permet d’imaginer ce qu’achètent les collectionneurs d’art contemporain en France.
Grâce à l’ADIAF (Association pour la diffusion internationale de l’art français), qui organise également le Prix Marcel Duchamp chaque année, 150 œuvres sur tous supports ont été choisies dans 70 collections privées par Stéphanie Airaud et Sandra Delacourt, les deux commissaires de l’exposition « La vie climatique ». De SMITH à Françoise Pétrovitch, les œuvres occupent les trois premières travées du Mac dans un accrochage très élégant et précis. Les pièces se répondent, fonctionnent par ensembles thématiques ou formels. Elles ne correspondent pas forcément au thème choisi, mais qu’importe. Le choix s’attarde volontiers sur la scène méditerranéenne.
Climat de musée
Face aux innombrables dérèglements environnementaux, politiques et sociaux qui bouleversent notre société, les deux commissaires de l’exposition ont choisi ce titre surprenant de « La vie climatique ». L’adjectif n’a pas été retenu uniquement pour son lien avec le climat naturel. Il évoque également le climat des musées, la collection « comme un milieu clos et paisible ». D’où la présence, à côté de nombreuses œuvres évoquant des vitrines et objets de collection, de cette photographie très poétique de Michèle Sylvander montrant un vêtement blanc flottant dans le ciel.
Michèle Sylvander, Face à elle, le Pharo, 2015, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer.
Présences fantomatiques
Les œuvres collectionnées peuvent être vues comme des trophées de chasse, le collectionneur devenant chasseur dans un marché de l’art luxuriant et parfois agressif. Arrivées au domicile des acquéreurs, elles sont alignées sur les murs ou posées sur les tables pour former des ensembles très subjectifs. Le résultat peut s’apparenter à un musée avec ses vitrines, socles et alignement au cordeau. Ici, Sandra Gamarra Heshiki abrite dans une vitrine des peintures et dessins de sculptures précolombiennes conservées dans des collections espagnoles. Elle souligne leur caractère fantomatique et hors contexte, leur injuste éloignement de leur origine géographique.

Au premier plan : Sandra Gamarra Heshiki, Museo del Ostracismo, 2018, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer.
Tous les supports
De la peinture à la vidéo, tous les supports sont présents. Malgré leurs différences, ils s’accordent si bien qu’il est important de souligner la logique de l’accrochage. Ici, une photographie réalisée grâce à une caméra thermique donne au corps de SMITH l’allure d’un spectre. Elle répond au portrait d’un jeune homme au regard vissé sur son iPhone de Françoise Pétrovitch. Elle dialogue avec le jeune boxeur de Jean Claracq, en quête de ressemblance avec les images véhiculées par la publicité qui envahissent notre environnement.

SMITH, Sans titre 005, 2005, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer.
Les Prix Marcel Duchamp
Malgré quelques efforts nécessaires au public pour trouver les cartels correspondant aux œuvres accrochées, le parcours est un bonheur de correspondances sensibles. Dans cet ensemble entièrement noir et blanc, par exemple, un paysage d’Abdelkader Benchamma (nommé au Prix Marcel Duchamp 2024) est installé à côté d’une forme humaine absente de Tarik Kiswanson (Prix Marcel Duchamp 2023). Sur une plateforme, une porcelaine de Noémie Goudal (nommée au Prix Marcel Duchamp en 2024) contrebalance une suspension abstraite de Vladimir Skoda, qui elle-même flotte comme la feuille d’argent de Kapwani Kiwanga (Prix Marcel Duchamp en 2020).

Abdelkader Benchamma, AKHEIRO – Marabouts, 2025, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer
Des découvertes bienvenues
Grâce à la curiosité des collectionneurs et les efforts des galeristes, les œuvres de nombreux artistes négligés par les musées sont présentées ici. Il peut s’agir de créateurs déjà historiques (Joachim Bandau, Vladimir Škoda, Chéri Samba) aussi bien que de jeunes talents (Assoukrou Aké, Alejandro Campins, Béatrice Balcou). D’autres sont à l’affiche d’institutions, comme Benoît Piéron auquel le Palais de Tokyo consacre une exposition personnelle (jusqu’au 13 septembre) ou Gilles Barbier, présent dans cinq lieux de Marseille, parmi lesquels le musée Regards de Provence (jusqu’au 27 septembre).

Au centre : Assoukrou Aké, Bouche de miel, 2022, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer
Dans l’air du temps
De nombreuses œuvres rappellent les thèmes récurrents de l’art d’aujourd’hui. La tapisserie de Mercedes Azpilicueta semble les concentrer. En reprenant l’histoire de Catalina de Erauso, elle rappelle que cette religieuse d’origine basque a sans doute été l’une des premières personnes trans à avoir été représentée dans l’art occidental. Elle documente également l’histoire coloniale. Question de genre, colonialisme, invisibilité, utilisation d’un support longtemps négligé : on comprend que cette jeune Argentine ait été repérée pour la prochaine Biennale de Lyon.

À gauche : Mercedes Azpilicueta, La Monja Alférez pasa, autobiografia de Katalina, Antonio, Alonso y otros, 2021, présenté dans l’exposition « La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées », musée d’Art contemporain de Marseille, 2026. ©Connaissance des Arts/Guy Boyer.
« La vie climatique. Histoires sensibles des collections privées »Musée d’Art Contemporain [mac], 69, avenue de Haïfa 13008 Marseille4 avril au 20 septembre 2026
Source:
www.connaissancedesarts.com



