« Un manque de courage du bloc central » pour certains. Un devoir envers les « Français qui l’attendaient » pour d’autres, plus à droite. Lundi 27 avril, le tant attendu, mais non moins décrié rapport Alloncle sur l’audiovisuel public, a été soumis au vote des députés de la commission d’enquête, qui ont donné leur feu vert à sa publication.
Sur les 31 membres que compte cette commission, 12 députés ont voté pour la solution de compromis, contre 10 députés qui s’y sont opposés, tandis que 9 se sont abstenus. Le vote en faveur ayant atteint la majorité des votants, les travaux du député ciottiste Charles-Henri Alloncle doivent désormais être rendus publics dans une semaine, le lundi 4 mai.
Fusion de plusieurs chaînes, suppression d’un orchestre de Radio France, retour à la désignation des patrons par le président de la République… Plusieurs des pistes proposées par Charles-Henri Alloncle ont déjà fuité dans la presse. Et ce après six mois de travaux sous haute tension à l’Assemblée nationale.
Un climat nauséabond qui, avant la publication du rapport, semble avoir d’ores et déjà laissé des traces au sein des médias publics concernés. À commencer par France Inter, où des employés ont alerté Mediapart sur des craintes de perméabilité accrue de la direction aux pressions de l’extrême droite.
La défense de France Inter
Le média d’investigation cite à titre d’exemple la suspension d’un reportage vidéo sur la campagne réussie du nouveau maire de Sarcelles, Bassi Konaté, tête de liste soutenue par LFI et Les Écologistes. Alors que l’idée avait été validée en amont, le résultat a lui été retoqué par souci de pluralisme.
Plus question d’un seul reportage, la rédactrice en cheffe adjointe Armelle Le Goff a alors commandé à ses journalistes une série de portraits d’édiles nouvellement élus. Le genre d’épisode qui, selon un représentant syndical de Radio France, montre « qu’on pencherait trop à gauche et qu’il faudrait en permanence rééquilibrer ».
L’idée qu’il défend ici ne vient pas de nulle part. Si elle est souvent reprise par les médias de la sphère Bolloré, dont Europe 1 et CNews, elle a aussi motivé bien des discussions portées par Charles-Henri Alloncle, selon qui ses travaux avaient pour but de « lever le voile » sur l’opacité qui régnerait dans un secteur en manque de « neutralité ».
« Notre succès est bâti sur notre capacité à s’adresser à un public large. Quand on a autant d’audience, on a aussi une responsabilité, celle de s’adresser à tous les publics », a défendu chez nos confrères de Mediapart la nouvelle directrice de France Inter Céline Pigalle, interrogée également sur un autre sujet brûlant : le départ de Julie Conti.
franceinfo pas épargnée
Au mois de mars, l’humoriste a claqué la porte de La bande originale, l’émission quotidienne de Nagui, après une « blagounette » sur Sophia Aram, qu’elle qualifiait d’islamophobe. En retour, cette dernière a publié une lettre sur le site du Point, qui aurait valu à l’ex-chroniqueuse d’Inter « un petit shitstorm de derrière les fagots ».
« J’assume le retour de bâtons sur cette blague et sur les prochaines à venir, parce qu’aujourd’hui quand t’es humoriste, gérer le SAV sur les réseaux sociaux, ça fait aussi partie du boulot. Mais pour le faire, j’ai besoin de me sentir bien entourée », a déploré Julie Conti, dont la sortie a alimenté les rumeurs de dépolitisation des blagues à l’antenne.
« Si la question est de savoir si on a des doutes sur l’humour politique à France Inter, la réponse est non. La seule exigence qu’on pose aux humoristes, c’est d’être drôle », s’est défendue la remplaçante d’Adèle Van Reeth, débarquée de la première radio de France début février.
Dans l’enceinte de la Maison de la radio, les inquiétudes éditoriales dépassent sa seule rédaction. À franceinfo, la modification d’une vidéo jugée trop axée sur des élus de LFI a suscité des débats en interne. Son sujet portait sur le climat raciste en France, notamment en raison des attaques visant plusieurs édiles noirs, dont Bally Bagayoko.
« Je connais les blessures que ça a pu causer »
Sur les réseaux sociaux de Radio France, une publication visant à promouvoir Theodora a interpellé la direction. La cause ? La mention de l’engagement contre l’extrême droite de la superstar du moment. Chez France Culture, c’est une vignette associant Marine Le Pen au racisme de Donald Trump et Viktor Orbán qui s’est vu retirer.
Doit-on y voir l’ombre du Rassemblement national ? Interrogée par Mediapart, la direction de la communication de France Culture parle du « contexte très particulier de la commission », et d’un besoin d’être « le plus irréprochable possible pour qu’on ne puisse pas [leur] tomber dessus au-delà de ce qui est déjà le cas ».
Sur le terrain, les équipes n’ont pas été préservées non plus. « Ces six mois de dénigrement ont nourri des agressions verbales ou en ligne contre des journalistes de Radio France et France Télévisions, cloué-es au pilori, chaque semaine ou presque en commission », ont dénoncé les syndicats CGT de l’audiovisuel public dans un communiqué ce mardi 28 avril.
Delphine Ernotte, elle, y faisait déjà référence lors de son ultime audition devant les députés, au début du mois. « Les interrogations, les mises en cause, les soupçons ont été vécus douloureusement, y a-t-elle soutenu en guise de conclusion de la séance. Je voudrais dire que je connais les blessures que ça a pu causer. »
Six journalistes d’ICI agressés
La patronne de France TV a récemment été placée sous protection policière après l’intrusion d’un individu « menaçant » dans les locaux du groupe, d’après Télérama. Elle n’est pas la seule, comme l’a aussi soutenu Nagui, cible d’une vague de haine depuis que Charles-Henri Alloncle l’a accusé de s’être enrichi avec l’argent public.
« Ceux qui nous détestaient déjà se sont radicalisés, se sont lâchés parfois violemment », déplore de son côté Antoine Chuzeville dans les colonnes de Télérama. Le journaliste et délégué syndical SNJ de France Télévisions dit avoir été menacé de mort après son passage devant la commission.
Jamais un tel niveau de violence n’avait encore été atteint, dénonce le groupe. « Jusque-là, nous, journalistes de proximité, étions à l’abri. Cette commission a ouvert les vannes : des gens qui ne se seraient jamais permis des attaques le font parce qu’ils voient des députés le faire », déplore Céline Rousseau, directrice d’Ici Alsace.
Depuis janvier, six journalistes du réseau (anciennement France Bleu) ont été agressés. Plus récemment, une reporter d’Ici Normandie a elle été cyberharcelée après la publication d’un article sur des débordements dans les rues de Caen, après un banquet très arrosé financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.
Source:
www.huffingtonpost.fr



