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La culture peut-elle sauver le monde ?

Par Philippe Liénard

La question paraît immense, presque utopique. Il y aurait tant à dire, à écrire, que la sagesse, ou ce qui s’en rapproche, commande presque de se limiter à ce qui paraît essentiel.

Pourtant, le sujet relève d’une grande importance, car il touche au cœur même de l’idéal humain : celui d’une humanité qui progresse par la connaissance, le dialogue et l’émancipation des consciences dans la liberté.

Hélas, la culture ne supprime ni la violence, ni les conflits, ni les injustices, mais elle offre par nature le plus puissant des antidotes à l’ignorance, aux préjugés, au fanatisme et au repli sur soi. La culture est une clé qui ouvre la porte de son soi profond et des autres, et même du monde au sens large.

Qu’est-ce que la culture ?

Avant d’aller plus loin, encore faut-il définir ce qu’est la culture. Elle ne se résume ni à une accumulation de savoirs, ni à des diplômes, ni à une érudition réservée à quelques privilégiés. La culture ne s’assimile pas à un rayonnement, mais à une sorte d’initiation à ce qui est et existe en sa diversité.

La culture est d’abord l’héritage vivant de l’humanité, en sa profondeur lointaine. Elle est mémoire, histoire, littérature, philosophie, sciences, arts, traditions et découvertes. Elle véhicule ce qui permet à chaque être humain de comprendre le monde dans lequel il vit et de donner un sens à son existence.

La culture est aussi une conquête personnelle. Elle peut être académique, livresque ou autodidacte. Elle naît dans les écoles, les universités, les bibliothèques, mais aussi dans les rencontres, les voyages, les musées, les spectacles, les débats et la curiosité quotidienne, et d’abord, en principe, dans la famille.

L’accès à la culture, une liberté fondamentale

Elle appartient à tous, à condition que chacun puisse y avoir accès. Car l’accès à la culture n’est malheureusement pas égal partout.

Dans certaines régions du monde, il demeure un privilège. Des millions d’enfants sont encore privés d’école dans des régions défavorisées. Des femmes se voient encore refuser le droit d’apprendre, de lire ou d’étudier dans certains pays. D’autres vivent sous la censure ou la propagande, victimes de régimes qui tendent à les effacer, sauf pour procréer.

Défendre la culture, c’est donc défendre une liberté fondamentale : celle de connaître afin de mieux voir, de mieux comprendre.

Comprendre l’autre pour ouvrir le dialogue

La culture élargit l’esprit. Elle apprend que notre manière de vivre n’est pas la seule possible. Elle montre que d’autres langues, d’autres croyances, d’autres traditions et d’autres histoires existent. Elle nous invite à regarder l’autre non comme une menace, mais comme une richesse.

Comprendre n’est pas forcément approuver, mais comprendre est toujours le premier pas vers le dialogue.

Cependant, il serait naïf de croire que les personnes cultivées deviennent automatiquement meilleures. L’Histoire nous enseigne le contraire. Des hommes instruits ont déclenché des guerres, organisé des dictatures et commis les pires crimes. La culture n’efface ni l’ambition, ni la cupidité, ni la haine. Elle n’immunise pas contre la barbarie.

En revanche, l’absence de culture nourrit souvent les caricatures, les peurs et les idées préconçues. Elle facilite le formatage.

L’ignorance fabrique des murs ; la connaissance offre des clés.

Plus nous découvrons la réalité de l’autre, plus les préjugés perdent leur force. Nous ne devons pas tous penser de la même manière, au contraire. La culture permet la liberté de conscience, la foi, la spiritualité, et assurément, dans le respect des convictions de chacun.

De l’interconvictionnalité à l’interculturalité

Elle crée un espace de vivre-ensemble où les différences peuvent dialoguer sans s’affronter. Cette rencontre des convictions, cette interconvictionnalité, devient possible lorsque chacun accepte d’écouter et d’apprendre.

La diversité ne sépare pas, elle enrichit chacun, à condition que chacun se respecte et que l’honneur n’y soit pas contraire. Il est des pays qui se hissent au rang d’exemples à ce sujet.

La culture construit ainsi une véritable interculturalité. Elle ne gomme ni les identités, ni les origines, ni les racines, ni les ancestrales sagesses. Elle les met en relation et permet de découvrir ce qui nous distingue, mais surtout ce qui nous rassemble : la dignité humaine, la recherche du bonheur, la peur de la souffrance, l’espérance d’un avenir meilleur et, pour tout dire, une fraternité potentielle, et mieux, une adelphité.

La culture face aux réseaux sociaux et à la désinformation

Dans notre époque, la mission de la culture devient de plus en plus essentielle. Les réseaux sociaux diffusent le meilleur comme le pire. Les fausses informations circulent plus vite que la réflexion. La manipulation se porte bien. Le prêt-à-penser remplace parfois l’esprit critique.

Être cultivé aujourd’hui, c’est accepter de vérifier, de comparer, de douter, de lire au-delà des titres et des apparences.

Ce n’est pas un luxe, mais une nécessité.

Lire demeure un bel acte de liberté. Une bibliothèque n’est pas une décoration. C’est une promesse permanente de découverte. Les livres que nous avons lus nous construisent. Ceux que nous n’avons pas encore lus nous rappellent que notre apprentissage ne s’achève jamais et qu’il est à portée de main.

Parler, apprendre de l’autre, écouter, c’est la culture par l’oralité. Elle est tout aussi importante et, depuis la nuit des temps, transporte la culture.

L’art, la nature et l’élargissement de notre horizon

Mais la culture ne vit pas seulement dans les livres ou dans l’oralité d’un cercle. Elle s’exprime dans la peinture, la musique, le théâtre, la sculpture, l’architecture, le cinéma et toutes les formes de création, y compris le vent du Sahara et la richesse de telle ou telle rose des sables.

L’art humain ou naturel nous fait entrer dans l’univers intérieur d’un autre être humain ou des secrets des merveilles de la nature. Il nous apprend l’empathie, la sensibilité et parfois même le silence nécessaire à la réflexion.

Ouvrir son esprit, c’est ouvrir son monde. Chaque œuvre, chaque rencontre, chaque découverte agrandit notre horizon.

Peu à peu, pierre après pierre, se construit une fraternité humaine qui ne repose pas sur l’uniformité, mais sur la reconnaissance de l’autre.

La culture peut-elle réellement sauver le monde ?

La culture ne sauvera sans doute pas le monde à elle seule. Aucun livre ne mettra fin à toutes les guerres. Aucun musée n’effacera la violence. Mais sans culture, le monde risque de s’enfermer dans l’ignorance, la peur et le rejet.

Sauver le monde commence peut-être par un choix : se sauver soi-même de sa nuit, apprendre, comprendre et transmettre. Faire circuler les idées plutôt que les certitudes. Préférer le dialogue au mépris. Choisir la curiosité plutôt que l’indifférence.

La culture est une lumière. Elle n’efface pas toutes les ombres, mais elle permet de les voir et de ne plus s’y résigner.

C’est déjà beaucoup. Et c’est peut-être ainsi qu’elle peut contribuer, humblement et durablement, à rendre le monde plus libre, plus juste et plus fraternel, porté par un vivre-ensemble dans le respect et la dignité.

La culture à l’épreuve de l’intelligence artificielle

De nos jours, un aspect nouveau de la culture s’invite. Qu’en est-il de la culture à l’épreuve de l’intelligence artificielle, dont la vitesse de pénétration dans la société est çà et là fulgurante ? L’IA est-elle une facette ou une plus-value culturelle ?

Une réflexion sur la culture au XXIᵉ siècle ne peut en effet ignorer l’irruption de l’intelligence artificielle générative. Elle représente une avancée technologique considérable et un outil d’accès au savoir d’une puissance inédite. En quelques secondes, elle peut résumer un livre, expliquer une théorie scientifique, traduire un texte ancien ou proposer une synthèse de milliers de documents.

Elle démocratise une partie de l’accès à la connaissance et peut devenir un formidable instrument d’émancipation intellectuelle. Mais elle porte également un risque majeur : celui d’une culture par procuration, d’une pensée déléguée à la machine.

Si l’on se contente de demander des réponses sans exercer son esprit critique, l’intelligence artificielle peut devenir un « cerveau de rechange ». Or une culture que l’on ne construit pas soi-même est une culture fragile, superficielle et souvent éphémère.

La culture véritable exige un effort

La culture véritable demande un effort : lire, comparer les sources, douter, vérifier, confronter des points de vue.

C’est cet exercice qui forge le jugement. Une intelligence artificielle, aussi performante soit-elle, ne possède, au stade actuel de son développement, et sauf quelques systèmes confidentiels, ni conscience historique, ni responsabilité morale, ni expérience humaine.

Elle produit des réponses à partir de modèles statistiques et de connaissances disponibles, mais elle peut aussi se tromper, mélanger des faits, interpréter abusivement des informations ou, parfois, inventer des éléments qui n’existent pas lorsque les données sont incomplètes.

Le danger ne se trouve donc pas dans l’intelligence artificielle elle-même ; il se niche dans le renoncement à notre propre intelligence par la découverte vigilante et critique.

Celui qui ne connaît plus les sources, les archives, les travaux scientifiques ou les œuvres originales ne dispose plus des outils nécessaires pour distinguer le vrai du vraisemblable, le savoir de l’opinion et la réalité de la fabrication.

Dans une perspective éclairée, osons avancer que l’intelligence artificielle doit rester un outil au service de l’esprit humain, jamais son substitut. Elle peut accompagner la recherche, stimuler la curiosité, ouvrir des pistes. Mais elle ne doit jamais remplacer l’exigence de la connaissance, de la lecture, de l’étude et du dialogue.

Conclusion

En conclusion, humblement, la culture ne sauvera peut-être jamais le monde à elle seule, mais un monde privé de culture se condamne à répéter les erreurs de son histoire.

La culture est ce qui nous permet de penser librement, de comprendre l’autre, de résister aux préjugés, aux manipulations et aux discours de haine. Elle nourrit l’esprit critique, valeur essentielle de la laïcité, et rend possible un dialogue respectueux entre des femmes et des hommes de convictions différentes.

Le 27 août 2026

Philippe Liénard
Avocat honoraire, professeur de droit international, essayiste historico-juridique

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