L’Algérie est-elle en train de renouer avec l’Afrique pour retrouver son influence perdue et répondre aux avancées diplomatiques du Maroc sur le Sahara occidental ? Depuis plusieurs mois, Alger multiplie les gestes d’apaisement, les visites officielles, les accords économiques et les initiatives en direction des pays du Sahel. Après le rapprochement avec le Niger et le Burkina Faso, l’Algérie a rétabli le dialogue avec le Mali, rouvert son espace aérien et relancé les échanges diplomatiques. Cette accélération intervient dans un contexte particulièrement défavorable à Alger : le Conseil de sécurité des Nations unies a placé le plan d’autonomie marocain au centre des futures négociations sur le Sahara occidental.
L’Algérie, une puissance africaine longtemps influente mais progressivement distancée
L’Algérie ne découvre pas aujourd’hui l’importance stratégique de l’Afrique. Depuis son indépendance en 1962, elle a construit une partie considérable de sa légitimité internationale sur son soutien aux mouvements de libération, à la décolonisation et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Alger fut longtemps considérée comme l’une des capitales politiques du tiers-mondisme. Son rôle dans la création et le développement de l’Organisation de l’unité africaine, devenue l’Union africaine, ainsi que son soutien à l’Afrique du Sud contre l’apartheid, lui avaient conféré une autorité morale incontestable.
Cette influence historique a néanmoins été progressivement affaiblie par le manque d’investissements économiques, l’insuffisance des liaisons commerciales et une diplomatie souvent concentrée sur les institutions et les questions sécuritaires. Pendant que l’Algérie continuait à défendre ses positions politiques traditionnelles, le Maroc développait une stratégie africaine beaucoup plus économique et pragmatique : banques, télécommunications, engrais, infrastructures, compagnies aériennes, formation religieuse et investissements privés.
La rivalité entre l’Algérie et le Maroc s’est ainsi déplacée du terrain strictement politique vers celui des intérêts économiques concrets. L’influence en Afrique ne se mesure plus seulement au nombre de déclarations favorables dans les organisations internationales. Elle dépend désormais des crédits accordés, des emplois créés, des routes construites, des ports accessibles et de la capacité à répondre rapidement aux besoins des gouvernements africains.
De Ramtane Lamamra à Ahmed Attaf : une diplomatie algérienne à la recherche d’une nouvelle méthode
Sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, élu en 2019, plusieurs ministres des Affaires étrangères se sont succédé. Sabri Boukadoum, puis Ramtane Lamamra entre 2021 et 2023, ont tenté de réactiver la diplomatie algérienne. Lamamra disposait d’une grande expérience internationale et d’un réseau considérable au sein de l’Union africaine. Son action restait toutefois essentiellement fondée sur la médiation politique, les organisations internationales et la défense des positions historiques de l’Algérie.
Avec le retour d’Ahmed Attaf au ministère des Affaires étrangères en mars 2023, la méthode semble avoir évolué. La diplomatie algérienne devient progressivement plus directe, plus économique et davantage pilotée par la présidence. Il serait excessif d’opposer complètement Lamamra et Attaf : le premier représentait une diplomatie de grands équilibres et de prestige international, tandis que le second agit dans un contexte où l’Algérie doit reconstruire rapidement ses relais et rattraper son retard sur le terrain.
Bien avant le vote de la dernière résolution des Nations unies, Abdelmadjid Tebboune avait déjà annoncé la création de zones franches avec la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et la Tunisie. L’Algérie avait également engagé l’ouverture de banques en Afrique, le développement de nouvelles lignes aériennes et le renforcement de sa participation à la Zone de libre-échange continentale africaine. La stratégie africaine de Tebboune ne date donc pas uniquement de la crise du Sahara occidental, mais celle-ci semble avoir considérablement accéléré sa mise en œuvre.
La résolution 2797 de l’ONU, un tournant favorable au plan d’autonomie marocain
Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2797 sur le Sahara occidental. Le texte a obtenu onze voix favorables, aucune voix contre et trois abstentions, celles de la Chine, de la Russie et du Pakistan. L’Algérie n’a pas participé au vote. Présentée par les États-Unis, la résolution renouvelle le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026, mais son importance politique dépasse largement cette prolongation.
La résolution soutient les efforts visant à mener des négociations en prenant pour base le plan d’autonomie présenté par le Maroc en 2007. Elle considère également qu’une véritable autonomie pourrait représenter l’issue la plus réalisable au conflit. Cette formulation constitue une avancée diplomatique majeure pour Rabat, qui cherche depuis près de vingt ans à faire reconnaître son initiative comme la seule solution réaliste au différend.
Il convient toutefois d’être précis. L’ONU n’a pas formellement reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et n’a pas juridiquement imposé le plan d’autonomie au Front Polisario. La résolution conserve la référence au principe d’autodétermination et réclame une solution politique finale, durable et mutuellement acceptable. Lors des débats du Comité spécial de la décolonisation, plusieurs délégations ont d’ailleurs rappelé que le texte n’imposait pas automatiquement la proposition marocaine.
Mais il serait tout aussi inexact de prétendre que rien n’a changé. Le plan d’autonomie marocain est désormais placé au cœur du processus soutenu par la majorité du Conseil de sécurité. L’option d’un référendum traditionnel proposant explicitement l’indépendance n’est pas juridiquement supprimée, mais elle disparaît pratiquement de la voie privilégiée par les grandes puissances occidentales.
Une victoire diplomatique marocaine soutenue par les États-Unis
La résolution 2797 reflète directement la montée en puissance de la position marocaine auprès des États-Unis et de plusieurs pays européens. Washington avait reconnu en décembre 2020 la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Depuis, la diplomatie américaine défend le plan d’autonomie comme une solution sérieuse, crédible et réaliste.
La France a également évolué en faveur de la position marocaine, tandis que l’Espagne considère le plan d’autonomie comme la base la plus sérieuse pour résoudre le conflit. Le Royaume-Uni et d’autres partenaires occidentaux se sont progressivement rapprochés de cette lecture. Le texte adopté par le Conseil de sécurité ne consacre donc pas seulement une réussite ponctuelle de Rabat : il confirme une transformation durable du rapport de force international.
Pour le Maroc, la prochaine étape consiste à convertir ce succès aux Nations unies en nouvelles reconnaissances politiques, en investissements et en soutiens africains. Pour l’Algérie, le défi est désormais d’éviter l’isolement tout en maintenant son soutien historique au Front Polisario et au principe d’autodétermination du peuple sahraoui.
Après le vote de l’ONU, Alger accélère son retour vers le Sahel
La chronologie interpelle. Dès le début de l’année 2026, l’Algérie intensifie ses démarches en direction du Niger et du Burkina Faso. Les relations avec les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel s’étaient fortement détériorées après l’incident du drone malien abattu par l’armée algérienne en avril 2025. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso avaient rappelé leurs ambassadeurs en réaction au rappel par Alger de ses propres représentants diplomatiques.
L’Algérie a néanmoins choisi de rouvrir progressivement les canaux de communication. Le président nigérien Abdourahamane Tiani s’est rendu à Alger en février 2026. Son ministre des Affaires étrangères, Bakary Yaou Sangaré, y a ensuite conduit une importante délégation multisectorielle. Ahmed Attaf a également effectué une visite d’amitié et de travail au Niger et au Burkina Faso.
Le rapprochement a été accompagné de projets concrets dans les secteurs de l’énergie, des hydrocarbures, des mines et des infrastructures. L’objectif ne consiste donc pas uniquement à publier des communiqués diplomatiques, mais à réinstaller durablement l’Algérie dans l’espace sahélien.
La réconciliation spectaculaire entre l’Algérie et le Mali
Le 10 juillet 2026, l’Algérie et le Mali ont annoncé le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens, mettant fin à une crise de plus d’un an. Cette normalisation, également rapportée par Associated Press, constitue l’un des signes les plus importants de la nouvelle politique africaine d’Alger.
En août, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga s’est rendu en Algérie. À l’issue de ses entretiens, il a annoncé que le président Assimi Goïta avait donné son accord pour effectuer une visite officielle à Alger. Peu après, le Premier ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine est arrivé à son tour à Alger avec une importante délégation ministérielle pour une visite de travail de deux jours.
Ces visites successives donnent l’image d’une Algérie cherchant à refaire la paix avec son voisinage africain. Elles traduisent surtout une volonté de reprendre pied dans une région où Alger avait longtemps joué le rôle de médiateur incontournable avant de voir son influence contestée par de nouveaux partenaires.
Le paradoxe malien : se rapprocher de l’Algérie tout en soutenant le Maroc
La normalisation avec le Mali ne signifie pourtant pas que Bamako s’aligne sur la position algérienne concernant le Sahara occidental. Au printemps 2026, le Mali a retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique et apporté son soutien au plan d’autonomie marocain. Ce changement de position a été confirmé par Associated Press.
Cette contradiction apparente est particulièrement révélatrice. L’Algérie semble comprendre qu’elle ne peut plus subordonner toutes ses relations africaines à un soutien préalable au Front Polisario. Elle doit désormais dialoguer et coopérer avec des pays qui entretiennent aussi d’excellentes relations avec le Maroc.
De leur côté, les gouvernements du Sahel ne veulent pas nécessairement choisir entre Alger et Rabat. Ils recherchent avant tout des partenaires capables de leur apporter des investissements, de l’énergie, des infrastructures, des équipements militaires et des débouchés commerciaux. L’Algérie et le Maroc sont donc moins engagés dans une bataille d’alliances exclusives que dans une compétition permanente d’offres économiques et stratégiques.
Neuf nouvelles ambassades algériennes pour reconquérir le terrain africain
La nouvelle offensive diplomatique de l’Algérie ne se limite pas au Mali et au Niger. Ahmed Attaf a indiqué que l’Algérie avait ouvert neuf nouvelles ambassades en Afrique, portant leur nombre de 29 à 38. Ce renforcement du réseau diplomatique montre que l’Afrique est redevenue une priorité stratégique pour Alger.
L’Algérie a également renforcé sa coopération avec la Mauritanie et le Tchad. En avril 2026, Alger et N’Djamena ont signé vingt-sept accords et mémorandums d’entente couvrant de nombreux secteurs économiques. Les projets de zones franches, les nouvelles lignes aériennes, les banques algériennes et les corridors transsahariens doivent permettre à Alger de transformer son influence politique en présence économique.
Cette évolution constitue peut-être le changement le plus important de la diplomatie algérienne. L’Algérie comprend progressivement que son passé révolutionnaire et son rôle historique dans la décolonisation ne suffisent plus. Pour compter en Afrique, elle doit financer, investir, commercer et créer des intérêts partagés avec ses partenaires.
La rivalité Algérie–Maroc se déplace vers les routes, les ports et les investissements
La concurrence entre l’Algérie et le Maroc dépasse désormais largement le dossier du Sahara occidental. Rabat propose aux pays enclavés du Sahel un accès à l’océan Atlantique grâce à ses ports et à son initiative destinée au Mali, au Niger, au Burkina Faso et au Tchad. Alger répond par sa profondeur territoriale, ses ressources énergétiques, la route transsaharienne, les interconnexions électriques et sa proximité géographique avec les États sahéliens.
Les deux pays veulent devenir des portes d’entrée privilégiées vers l’Afrique. Le Maroc mise sur sa façade atlantique, ses banques et les investissements de ses grandes entreprises. L’Algérie mise sur son énergie, sa position méditerranéenne et ses frontières communes avec plusieurs pays du Sahel.
La bataille diplomatique sur le Sahara occidental constitue donc l’une des dimensions d’une compétition régionale beaucoup plus vaste. Le pays qui construira les partenariats économiques les plus durables disposera également de davantage de poids pour défendre ses positions politiques dans les organisations africaines et internationales.
Le plan d’autonomie marocain est-il devenu incontournable ?
Il est aujourd’hui plus important que jamais de parler du plan d’autonomie marocain. Non parce qu’il serait déjà imposé par l’ONU ou définitivement consacré par le droit international, mais parce qu’il structure désormais le rapport de force diplomatique. Le Conseil de sécurité considère ce projet comme la principale base des futures négociations, tandis que le Maroc bénéficie d’un soutien croissant des États-Unis, de plusieurs pays européens et de nombreux gouvernements africains.
La position traditionnelle de l’Algérie — maintien d’un processus laissant ouverte l’option de l’indépendance — s’est considérablement affaiblie. Alger continue de soutenir le Front Polisario et de défendre le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, mais une simple opposition au projet marocain ne suffit plus à convaincre les partenaires africains.
L’Algérie doit désormais proposer une vision continentale positive et crédible, capable d’exister indépendamment du conflit du Sahara occidental. Elle peut maintenir une position de principe tout en développant des relations économiques avec des États favorables au Maroc. La reprise du dialogue avec le Mali montre précisément que cette adaptation est déjà en cours.
Une contre-offensive contre le Maroc, mais aussi une nécessité sécuritaire
Réduire la nouvelle politique africaine de Tebboune à une simple volonté de contrer le Maroc serait néanmoins incomplet. L’Algérie partage des milliers de kilomètres de frontières avec des régions fragilisées par les groupes djihadistes, les trafics, les déplacements de population et l’effondrement progressif de certaines institutions étatiques.
Une rupture durable avec le Mali, le Niger ou le Burkina Faso représenterait un risque direct pour la sécurité nationale algérienne. La stabilisation du Sahel et le maintien de canaux diplomatiques permanents sont donc des objectifs vitaux, indépendamment de la rivalité avec Rabat.
La stratégie possède également une dimension économique. L’Algérie cherche à diversifier ses exportations hors hydrocarbures et à transformer sa position géographique en avantage commercial. Son rapprochement avec les pays africains vise autant à protéger ses frontières qu’à ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises algériennes.
La résolution de l’ONU a-t-elle provoqué le réveil diplomatique de l’Algérie ?
Il n’existe pas de preuve publique permettant d’affirmer que la résolution 2797 est l’unique cause de l’accélération diplomatique algérienne en Afrique. Plusieurs instruments de cette politique — zones franches, banques, liaisons aériennes et projets transsahariens — avaient été lancés avant octobre 2025.
Le vote du Conseil de sécurité semble néanmoins avoir agi comme un révélateur et un accélérateur. Il a rappelé à Alger que le Maroc avançait rapidement et que le soutien historique au Polisario ne pouvait plus remplacer une politique économique africaine active. La concomitance entre la victoire diplomatique marocaine à l’ONU et la multiplication des initiatives algériennes au Sahel est trop forte pour être totalement ignorée.
La résolution a peut-être moins provoqué un changement complet de doctrine qu’elle n’a imposé un sentiment d’urgence. L’Algérie avait déjà décidé de revenir en Afrique; elle semble désormais comprendre qu’elle ne peut plus attendre.
La nouvelle diplomatie algérienne sera jugée sur sa capacité à durer
L’Algérie est engagée dans une reconquête d’influence, mais elle n’a pas encore gagné la bataille. La multiplication des visites officielles en 2026 montre une volonté politique réelle. Le succès dépendra toutefois de la réalisation effective des projets annoncés, de la continuité des liaisons aériennes, de l’implantation des entreprises et de la rapidité des administrations.
La vraie question n’est donc pas de savoir si Alger a « refait la paix avec l’Afrique ». L’Afrique n’est ni un pays unique ni un camp homogène. La véritable question consiste à déterminer si l’Algérie peut transformer la détente avec le Sahel en influence durable, accepter que ses partenaires coopèrent également avec le Maroc et défendre sa position sur le Sahara occidental sans réduire toute sa politique africaine à ce seul conflit.
La nouvelle diplomatie algérienne semble poursuivre quatre objectifs complémentaires : sécuriser les frontières, reconquérir une influence historique, développer les échanges économiques et répondre à l’offensive diplomatique marocaine sur le Sahara occidental. Pour réussir, Alger devra conjuguer ses principes traditionnels avec une politique économique moderne et pragmatique. Car en Afrique, l’influence ne se proclame plus : elle se finance, se construit et se partage.



