AccueilOpinionYémen : Mohammed ben Salmane a perdu sa guerre face aux Houthis

Yémen : Mohammed ben Salmane a perdu sa guerre face aux Houthis

La chute de Mokha, la conquête des îles stratégiques de la mer Rouge et la découverte d’unités militaires largement fictives consacrent l’échec de la politique saoudienne au Yémen. Après plus de onze années de guerre et des dizaines de milliards de dollars engagés, Riyad découvre qu’une accumulation d’armes sophistiquées ne remplace ni une armée réelle, ni une chaîne de commandement solide, ni une stratégie politique cohérente.

La victoire des Houthis signe la défaite stratégique de Riyad

Mohammed ben Salmane a perdu sa guerre au Yémen. Cette affirmation ne signifie pas que l’Arabie saoudite a capitulé, que son territoire a été conquis ou que son armée a cessé d’exister. Elle décrit une réalité plus profonde : le royaume n’a atteint aucun des grands objectifs politiques au nom desquels il avait lancé son intervention militaire en mars 2015. Riyad devait restaurer rapidement le gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale, repousser les Houthis vers leurs bastions septentrionaux, sécuriser durablement la frontière saoudienne et empêcher l’installation d’une puissance alliée à l’Iran sur la péninsule Arabique. Plus de onze ans plus tard, les Houthis contrôlent toujours Sanaa, dominent une grande partie des régions les plus peuplées du pays et disposent d’un arsenal de missiles, de drones et de moyens navals capable de menacer les villes saoudiennes, les installations pétrolières du royaume et l’une des principales routes commerciales du monde.

Leur progression spectaculaire sur la côte occidentale du Yémen, marquée par la prise de Mokha, de l’île de Mayun — également appelée Périm — puis des îles Grande et Petite Hanish, ne constitue pas une simple modification de la ligne de front. Elle représente un bouleversement stratégique. Le mouvement que Riyad promettait d’écraser en quelques semaines est désormais en mesure de peser directement sur la sécurité du détroit de Bab el-Mandeb. L’organisation que l’intervention saoudienne devait marginaliser est devenue un acteur régional suffisamment puissant pour perturber la navigation internationale, menacer les infrastructures énergétiques saoudiennes et intervenir dans les rapports de force opposant l’Iran, les États-Unis et les monarchies du Golfe.

La défaite saoudienne est celle d’un objectif politique devenu inaccessible. Les Houthis n’ont pas été désarmés, le gouvernement reconnu n’a pas retrouvé Sanaa et la frontière du royaume demeure exposée. Riyad conserve évidemment une puissance aérienne et financière considérable. Il peut encore bombarder des positions yéménites, financer de nouvelles forces et soutenir une contre-offensive. Mais la capacité de prolonger une guerre n’est pas la preuve qu’on puisse encore la gagner. L’Arabie saoudite reste militairement puissante ; elle a néanmoins perdu la possibilité d’imposer seule l’ordre politique qu’elle voulait établir au Yémen.

Mokha, la défaite qui ouvre la porte de Bab el-Mandeb

La dernière offensive houthie s’est concentrée sur l’axe reliant Hodeïda, Hays, Taëz, Mokha et Bab el-Mandeb. Les forces houthies ont progressé rapidement vers le sud le long de la mer Rouge, prenant successivement la ville de Hays, le camp Khalid ibn al-Walid et le port de Mokha, qui abritait le quartier général des Forces de résistance nationale commandées par Tareq Saleh. Leur avancée s’est ensuite prolongée vers Mayun, au milieu du détroit, puis vers les îles Hanish. En quelques jours, les Houthis ont acquis une profondeur côtière nouvelle et déplacé le centre de gravité de la guerre vers un espace dont l’importance dépasse très largement les frontières yéménites.

Mokha commande les approches terrestres de Bab el-Mandeb, le passage maritime reliant l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. L’île de Mayun occupe une position encore plus sensible puisqu’elle divise physiquement le détroit en deux chenaux. La présence des Houthis sur ces points d’appui accroît considérablement leur capacité de surveillance et de coercition. Ils n’ont pas besoin d’établir une souveraineté juridique sur le détroit pour en perturber le fonctionnement. Des drones, des missiles antinavires, des mines, des embarcations rapides et des équipes installées à proximité des voies de passage suffisent à faire monter le prix du risque, des assurances et de la protection militaire.

Cette géographie donne aux Houthis un levier disproportionné par rapport à leurs moyens. Chaque navire menacé oblige leurs adversaires à mobiliser des systèmes de surveillance, des frégates, des moyens aériens et des dispositifs d’interception infiniment plus coûteux. Chaque interruption de la circulation maritime peut se répercuter sur les marchés de l’énergie et les chaînes d’approvisionnement internationales. En approchant de Bab el-Mandeb, les Houthis ne se sont pas seulement emparés de territoires yéménites : ils ont placé une partie du commerce mondial à portée de leur stratégie régionale.

La rapidité de leur progression a donné l’image d’un effondrement presque sans résistance. Des combats ont pourtant eu lieu et Tareq Saleh a reconnu le retrait de ses forces au sud de Mokha, évoquant des morts et des blessés. Des frappes saoudiennes ont également été menées après la chute du port. Mais la défense déployée sur le terrain ne correspondait manifestement pas à la puissance annoncée dans les états-majors. Au moment décisif, les Houthis n’ont pas rencontré l’armée nombreuse, équipée et solidement organisée que les registres officiels laissaient imaginer.

Tareq Saleh et le soupçon de trahison

La chute de Mokha a immédiatement placé Tareq Mohammed Abdallah Saleh au centre des accusations. Neveu de l’ancien président Ali Abdallah Saleh et ancien commandant de la garde présidentielle, il dirige les Forces de résistance nationale et siège au Conseil de direction présidentiel reconnu internationalement. Son organisation a longtemps bénéficié d’un soutien privilégié des Émirats arabes unis, avant de s’inscrire dans l’architecture militaire plus large protégée et financée par l’Arabie saoudite.

Au lendemain de la débâcle, Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix yéménite, a demandé sa destitution et son renvoi devant la justice pour conspiration et haute trahison. Cette mise en cause traduit la violence des fractures qui traversent le camp anti-houthi. Tareq Saleh demeure une personnalité controversée, non seulement en raison de son appartenance à l’ancien système présidentiel, mais aussi parce qu’il dispose de ses propres forces, de ses propres réseaux de financement et d’une importante autonomie à l’intérieur d’un gouvernement supposé représenter l’unité nationale.

Ses partisans ont attribué une partie de la déroute à une opération de désinformation. Un enregistrement imitant la voix de Tareq Saleh aurait circulé pendant l’offensive pour ordonner aux troupes de se replier. L’épisode, présenté comme une possible opération de clonage vocal, illustre l’entrée de la guerre psychologique numérique dans les conflits régionaux. Mais il révèle surtout la vulnérabilité d’une force dont la chaîne de commandement pouvait être perturbée par la diffusion d’un message non authentifié. Une armée organisée dispose de procédures, de fréquences sécurisées et de systèmes de confirmation. Lorsqu’une simple voix peut provoquer le doute ou précipiter une retraite, la défaillance est déjà institutionnelle.

Le cas Tareq Saleh dépasse cependant la question de la responsabilité d’un seul homme. Il incarne le système politique et militaire que les parrains du Yémen ont construit au cours de la guerre : une juxtaposition de forces personnelles, tribales, régionales et idéologiques rattachées à des chefs plus qu’à un État. Chaque commandant possède ses hommes, ses financements, ses soutiens étrangers et son territoire. Le gouvernement reconnu existe dans les communiqués diplomatiques, mais il ne dispose toujours pas d’une armée nationale intégrée capable d’obéir à une autorité unique.

L’armée fantôme financée par l’Arabie saoudite

Le reportage de CNN consacré à la chute de Mokha a révélé l’ampleur du désastre. Selon une source occidentale connaissant les opérations contre les Houthis, les registres des unités yéménites auraient été remplis de « noms fantômes » : des soldats officiellement déclarés et rémunérés, mais absents des positions de combat, voire inexistants. Les bataillons chargés de protéger Mokha n’auraient représenté sur le terrain qu’environ 20 % de leur puissance théorique. Une unité présentée comme forte de 1 000 hommes n’aurait ainsi pu en aligner que 200 lorsque l’offensive a commencé.

Ce chiffre donne la mesure du gouffre séparant la guerre financée par Riyad de la guerre réellement menée au Yémen. Pendant des années, l’Arabie saoudite a versé des salaires, fourni des équipements, financé du carburant et entretenu des structures militaires dont la puissance réelle échappait à son contrôle. Sur les tableaux administratifs, les effectifs semblaient suffisants. Dans les budgets, l’argent avait bien été dépensé. Mais lorsque les Houthis sont arrivés, une partie de l’armée supposée les arrêter n’existait que sur le papier.

Les « soldats fantômes » ne représentent pas une irrégularité secondaire. Ils sont le produit d’une économie politique dans laquelle la guerre devient une source de revenus. Le commandant qui contrôle les listes de paie contrôle l’argent étranger. Gonfler les effectifs permet d’obtenir davantage de salaires, de véhicules, de munitions, de nourriture et de carburant. Ces ressources peuvent ensuite être redistribuées à des réseaux de fidélité, détournées ou revendues. Le financement militaire devient un moyen d’entretenir des clientèles, tandis que l’efficacité opérationnelle passe au second plan.

Le bailleur étranger croit acheter une brigade ; il finance en réalité un réseau politique dont seule une fraction est prête à combattre. La carte d’état-major montre plusieurs bataillons, mais les positions restent presque vides. Les rapports annoncent des milliers d’hommes, mais les officiers ignorent combien répondront effectivement à l’appel. Les stocks officiels semblent considérables, mais une partie du matériel a disparu, ne fonctionne plus ou n’est pas disponible sur le front. L’armée paraît puissante jusqu’au moment exact où elle doit livrer bataille.

À Mokha, les Houthis ont détruit cette illusion. Ils n’ont pas seulement vaincu des unités gouvernementales affaiblies. Ils ont révélé que l’une des coalitions militaires les plus coûteuses du Moyen-Orient reposait en partie sur une fiction administrative. Après plus de onze années d’intervention, Riyad ne savait toujours pas combien de soldats défendaient réellement un port vital situé à quelques dizaines de kilomètres de Bab el-Mandeb.

Le fiasco saoudo-américain

La débâcle ne peut être imputée aux seuls commandants yéménites. Une source régionale citée par CNN a décrit la chute de Mokha comme un fiasco saoudo-américain de proportions exceptionnelles, provoqué par la lenteur des décisions prises à Riyad et à Washington. Les responsables auraient reçu des informations presque minute par minute sur la progression houthie, sans que l’appui nécessaire soit déclenché au moment décisif. Les autorités saoudiennes avaient été placées en état d’alerte plusieurs semaines auparavant, mais le personnel indispensable à la direction des opérations aériennes n’aurait pas été correctement déployé.

Un haut responsable yéménite aurait également averti à plusieurs reprises le Commandement central américain de la dégradation de la situation. L’effondrement de Mokha apparaît ainsi comme le produit d’une accumulation de défaillances : effectifs fictifs, rivalités entre dirigeants yéménites, chaîne de commandement éclatée, réaction saoudienne tardive et ambiguïté américaine sur le niveau d’engagement souhaitable. Chacun disposait d’une partie de l’information, mais personne ne possédait l’autorité ou la volonté permettant de transformer cette information en décision cohérente.

La défaite n’est donc pas seulement celle de Tareq Saleh. Elle est celle d’un système dans lequel les responsabilités sont suffisamment dispersées pour que chaque acteur puisse accuser les autres. Les commandants yéménites reprochent à Riyad de ne pas avoir fourni l’appui aérien. Les Saoudiens dénoncent la corruption et l’inefficacité de leurs partenaires. Les responsables américains soulignent les divisions du camp gouvernemental. Pendant que chacun cherche un coupable, les Houthis avancent sous une direction unifiée et selon une stratégie commune.

Pourquoi les Houthis gagnent avec moins d’argent

Les Houthis possèdent ce que les milliards saoudiens n’ont jamais réussi à acheter : une unité de commandement, une continuité stratégique et une discipline politique. Leur organisation sait concentrer rapidement ses forces sur un axe vulnérable, exploiter le renseignement humain et imposer un objectif commun à ses combattants. Le camp gouvernemental rassemble au contraire des unités présidentielles, tribales, islamistes, sudistes et locales dont les parrains, les intérêts et les ambitions territoriales divergent. Ce n’est pas une armée nationale, mais une coalition instable de coalitions concurrentes.

Les Houthis ont également appris à réduire la valeur de la supériorité technologique de leurs adversaires. Ils utilisent des drones, des missiles, des mines, des embarcations légères, des réseaux clandestins et des opérations informationnelles dont le coût reste très inférieur à celui des moyens mobilisés pour les neutraliser. L’Arabie saoudite dispose d’avions de combat parmi les plus modernes du monde, mais un avion ne peut occuper une ville, administrer un port, contrôler une vallée ou garantir la fidélité d’un commandant local. Une munition guidée peut détruire une cible ; elle ne peut fabriquer un État yéménite.

Le temps joue enfin en faveur des Houthis. Ils combattent depuis plus de deux décennies, ont absorbé une partie des structures militaires de l’ancien État et acceptent un niveau de pertes que Riyad ne peut politiquement soutenir. Leur objectif est immédiat : survivre, conserver leur territoire et rendre le coût de l’intervention insupportable. L’Arabie saoudite poursuit simultanément plusieurs ambitions difficilement conciliables : contenir l’Iran, protéger sa frontière, maintenir l’unité du Yémen, composer avec les séparatistes du Sud, préserver ses relations avec les Émirats arabes unis et éviter une occupation terrestre massive.

Les Houthis savent ce qu’ils veulent. Leurs adversaires ne parviennent toujours pas à s’accorder sur la définition de la victoire.

Comment Riyad a détruit sa propre coalition

L’échec saoudien est aussi celui d’une coalition minée par les stratégies concurrentes de ses parrains. Riyad souhaitait officiellement préserver l’unité territoriale du Yémen et restaurer le gouvernement reconnu. Les Émirats arabes unis ont soutenu plusieurs forces autonomes, notamment les séparatistes du Conseil de transition du Sud et les troupes de Tareq Saleh sur la côte occidentale. Les deux puissances ont combattu le même adversaire tout en préparant des avenirs politiques différents pour le pays.

Le retrait d’une partie du soutien émirati et l’affaiblissement des forces sudistes ont privé le front gouvernemental de certains de ses éléments les plus structurés. Les combattants du Sud, dont le projet politique repose sur l’autonomie ou l’indépendance, n’avaient aucune raison de quitter leurs territoires pour défendre un État central dont ils contestent la légitimité. En cherchant à reprendre le contrôle de ses partenaires yéménites, Riyad a aliéné ceux dont il avait besoin pour contenir les Houthis.

Pendant des années, l’Arabie saoudite a traité la fragmentation du Yémen comme un problème financier. Elle a pensé qu’il suffisait de payer les bonnes forces pour obtenir leur loyauté. Mais une solde achète une présence temporaire, pas une volonté durable de combattre. Lorsque les objectifs du bailleur, du commandant et du soldat divergent, la coalition tient tant que la pression reste limitée. Dès qu’une offensive sérieuse commence, chacun protège son territoire, ses hommes et ses propres intérêts.

Riyad a voulu disposer d’une armée obéissante après avoir contribué à financer plusieurs armées rivales. Il a cherché l’unité politique par la distribution de rentes, alors que cette distribution renforçait précisément l’autonomie des chefs locaux. En prétendant construire un État partenaire, l’Arabie saoudite a entretenu les structures qui empêchaient cet État d’exister.

Pourquoi les milliards saoudiens ne produisent pas de victoire

Le problème de l’Arabie saoudite n’est pas l’absence de moyens. Selon les données du SIPRI reprises par la Banque mondiale, les dépenses militaires du royaume atteignaient environ 80,3 milliards de dollars en 2024. Riyad dispose d’avions de combat américains et européens, de systèmes de défense aérienne avancés, de munitions guidées et d’un accès privilégié aux renseignements occidentaux. Peu de pays peuvent consacrer autant de ressources à leur sécurité.

Mais la richesse permet d’acheter plus facilement des équipements que de l’efficacité militaire. Elle permet d’acquérir un avion, mais pas de créer instantanément les mécaniciens, les officiers, les analystes et la doctrine nécessaires à son utilisation. Elle permet de financer une brigade étrangère, mais pas de garantir que ses soldats existent, obéissent et acceptent de mourir pour l’objectif du bailleur. Elle permet d’annoncer une coalition, mais pas d’unifier les intérêts de ses membres.

La faiblesse saoudienne réside dans cette incapacité à convertir le capital financier en puissance politique durable. L’armée du royaume est conçue pour protéger le territoire, défendre le régime et coopérer avec les États-Unis et les fournisseurs occidentaux. Elle est beaucoup moins adaptée à une guerre civile étrangère dans laquelle il faut comprendre les équilibres tribaux, arbitrer entre des factions rivales, contrôler les circuits financiers et tenir un territoire montagneux.

La supériorité aérienne procure une grande capacité de destruction, mais elle ne produit pas mécaniquement une victoire. La domination du ciel n’est pas la maîtrise de la guerre. Détruire une position houthie ne règle ni la question de l’autorité politique, ni celle de la fidélité des forces locales, ni celle de la reconstruction d’un État. Riyad a gagné d’innombrables frappes tactiques tout en perdant progressivement l’objectif stratégique de son intervention.

La guerre personnelle de Mohammed ben Salmane

Le bilan du Yémen est indissociable de la trajectoire de Mohammed ben Salmane. L’intervention de mars 2015 a commencé au moment où le jeune ministre de la Défense construisait son autorité et son image d’homme fort. Le Yémen devait démontrer l’entrée de l’Arabie saoudite dans une nouvelle époque : celle d’une monarchie plus audacieuse, capable de décider rapidement, de commander une coalition arabe et de défendre ses intérêts sans attendre constamment l’autorisation de Washington.

La guerre a produit l’image inverse. Elle a exposé la dépendance du royaume à l’égard des équipements, de la maintenance et des renseignements occidentaux. Elle a révélé les faiblesses de la coordination interarmées, l’incapacité à contrôler les partenaires locaux et la vulnérabilité des infrastructures énergétiques saoudiennes. Le mouvement que Riyad voulait éliminer est devenu une puissance régionale capable de frapper les villes du royaume et de menacer ses voies d’exportation.

La guerre lancée pour affirmer l’autonomie saoudienne a ainsi renforcé la dépendance stratégique de Riyad. À chaque escalade, le royaume doit se demander si les États-Unis interviendront, si les fournisseurs occidentaux livreront les munitions nécessaires et si les partenaires régionaux accepteront de s’engager. Les Houthis, malgré leurs liens étroits avec l’Iran, ont obtenu un retour stratégique très supérieur à celui de l’Arabie saoudite. Avec des moyens infiniment plus limités, ils sont parvenus à imposer leurs priorités à l’un des États qui dépensent le plus au monde pour leur défense.

Le Yémen devait consacrer Mohammed ben Salmane comme chef de guerre. Il est devenu le conflit qui symbolise les limites de sa puissance.

Du Yémen au Soudan et à l’Irak, les limites de l’influence saoudienne

Le Yémen constitue le cas le plus évident d’un échec militaire et politique saoudien. L’objectif initial n’a pas été atteint, le partenaire gouvernemental reste profondément fragmenté et l’adversaire contrôle toujours la capitale tout en étendant sa capacité de nuisance. Le Soudan présente une situation différente : Riyad n’y conduit pas une guerre comparable, mais son ambition diplomatique y a également rencontré ses limites. L’Arabie saoudite a coparrainé avec les États-Unis les négociations de Djeddah avant de se rapprocher progressivement des Forces armées soudanaises. La poursuite du conflit représente un échec majeur de sa tentative de s’imposer comme puissance stabilisatrice de la mer Rouge.

Le problème soudanais révèle également la rivalité croissante entre Riyad et Abou Dhabi. L’Arabie saoudite défend l’unité de l’État soudanais, tandis que les Émirats arabes unis sont régulièrement accusés d’appuyer les Forces de soutien rapide. Les deux puissances qui s’étaient engagées ensemble au Yémen se retrouvent associées à des stratégies opposées au Soudan. Cette concurrence affaiblit les médiations, encourage les belligérants à rechercher davantage de soutiens extérieurs et prolonge une guerre dont les civils supportent l’essentiel du coût.

En Irak, l’échec saoudien est celui de l’influence. Après l’invasion américaine de 2003, la prudence de Riyad et son éloignement diplomatique ont laissé à l’Iran un espace considérable auprès des partis chiites, des milices et des institutions irakiennes. L’Arabie saoudite a ensuite tenté de revenir par le commerce, les investissements, les interconnexions électriques et la diplomatie, mais elle reste loin du niveau d’influence acquis par Téhéran.

Le Yémen, le Soudan et l’Irak illustrent trois manifestations d’une même difficulté. L’Arabie saoudite possède les moyens d’intervenir, de financer et de peser, mais elle peine à construire les alliances locales durables qui transformeraient ses ressources en résultats politiques. Elle dépense beaucoup pour influencer son environnement régional sans parvenir à l’organiser.

Une puissance de capital contre une puissance d’endurance

Le duel entre Riyad et les Houthis oppose deux formes de puissance radicalement différentes. L’Arabie saoudite est une puissance de capital : elle possède l’argent, les armements sophistiqués, les infrastructures modernes et les alliances internationales. Les Houthis sont une puissance d’endurance : leur matériel est inférieur, mais leur commandement est plus cohérent, leur objectif plus proche et leur seuil de résistance beaucoup plus élevé.

Pour Riyad, chaque prolongation de la guerre menace les infrastructures pétrolières, l’attractivité économique du royaume et les ambitions de Vision 2030. Chaque missile intercepté coûte une fortune. Chaque installation touchée ébranle l’image de sécurité que Mohammed ben Salmane cherche à vendre aux investisseurs internationaux. Pour les Houthis, le simple fait de survivre à la puissance saoudienne peut être présenté comme une victoire.

Ils n’ont pas besoin de vaincre l’armée saoudienne dans une bataille classique. Il leur suffit d’empêcher Riyad d’atteindre ses objectifs à un coût acceptable. Plus le royaume dépend de systèmes complexes, d’experts étrangers et de coalitions nombreuses, plus ses adversaires peuvent rechercher le point de défaillance le moins coûteux : un drone dirigé contre une infrastructure, un port défendu par des effectifs fictifs, une rivalité entre commandants ou une décision aérienne prise trop tard.

La machine militaire saoudienne est considérable, mais elle contient de nombreux rouages. Les Houthis n’ont besoin d’en bloquer qu’un seul au moment décisif.

Riyad a confondu la dépense et la puissance

La chute de Mokha révèle l’erreur fondamentale de la stratégie saoudienne. Riyad a confondu les sommes dépensées avec la force produite, les armes achetées avec les batailles gagnées et la domination aérienne avec la maîtrise politique du terrain. Une armée ne devient pas réelle parce que son nom apparaît dans un budget. Une coalition ne devient pas unie parce que ses chefs sont reçus dans les mêmes palais. Une guerre ne devient pas victorieuse parce que celui qui la finance possède davantage d’avions que son adversaire.

Les Houthis ont remporté une victoire opérationnelle majeure sur la côte de la mer Rouge et considérablement amélioré leur position de négociation. Leur avancée peut encore les exposer à des difficultés logistiques, à des frappes plus intenses et à une résistance locale dans des régions moins favorables à leur pouvoir. La ligne de front peut évoluer et certains territoires peuvent changer de mains. Mais le bilan politique de l’intervention saoudienne ne dépend plus de la prochaine bataille.

Mohammed ben Salmane avait promis de restaurer un gouvernement allié, de neutraliser les Houthis et de démontrer la puissance nouvelle de l’Arabie saoudite. Il se retrouve face à un adversaire plus expérimenté, mieux armé et installé sur les approches d’un détroit vital. Le camp gouvernemental qu’il a financé est plus fragmenté que jamais, tandis que certaines des unités chargées de le défendre n’auraient existé qu’à une fraction de leur puissance officielle.

Mohammed ben Salmane n’a pas perdu l’Arabie saoudite. Il a perdu la guerre qu’il prétendait gagner rapidement au Yémen. Les Houthis viennent de rappeler au monde une vérité que les grandes puissances redécouvrent après chaque intervention manquée : les milliards peuvent acheter les armes les plus modernes, mais jamais la cohérence, l’endurance et la volonté politique qui décident finalement de l’issue des guerres.

Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il analyse les enjeux de société, les questions de gouvernance et les mutations du monde contemporain.

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