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Sardine marocaine, Russie, Union européenne : quand la pêche devient une arme géopolitique: Tribune de Isaac Hammouch

La décision récente du Maroc de restreindre l’exportation de sardines vers l’Union européenne, tout en ouvrant ses eaux à la flotte russe, a provoqué une vive réaction en Espagne et une gêne palpable à Bruxelles. Présentée comme une mesure commerciale ou conjoncturelle, cette décision révèle en réalité une reconfiguration stratégique beaucoup plus profonde, où se mêlent souveraineté économique, contentieux politique et repositionnement géopolitique du Royaume.

Depuis des décennies, la sardine marocaine constitue un pilier discret mais essentiel de l’industrie halieutique européenne, en particulier espagnole. Les accords de pêche conclus avec l’Union européenne ont permis aux flottes européennes d’accéder largement aux ressources marocaines, tandis que la transformation et la valeur ajoutée étaient majoritairement réalisées en Europe. Longtemps, ce modèle a été présenté comme équilibré. Il est aujourd’hui ouvertement contesté par Rabat.

Le Maroc fait face à une flambée des prix du poisson sur son marché intérieur, à une pression sociale croissante et à un sentiment diffus de dépossession de ses ressources naturelles. Dans ce contexte, limiter les exportations vers l’Europe relève d’une logique assumée de souveraineté économique. Le Royaume ne souhaite plus être perçu comme un simple fournisseur de matières premières à bas coût, mais comme un acteur capable de maîtriser ses volumes, ses prix et sa chaîne de valeur.

Mais la racine du malaise ne se situe pas uniquement sur le terrain économique. Elle est profondément politique. Le dossier du Sahara occidental empoisonne depuis plusieurs années la relation entre Rabat et Bruxelles. Les décisions répétées de la Cour de justice de l’Union européenne, excluant l’application automatique des accords de pêche aux eaux sahariennes sans le « consentement du peuple sahraoui », sont perçues par le Maroc comme une remise en cause indirecte mais grave de son intégrité territoriale. Aux yeux des autorités marocaines, il est incohérent de coopérer économiquement avec un partenaire qui, sur le plan juridique, fragilise un pilier fondamental de sa souveraineté.

Les accords de pêche UE–Maroc, souvent présentés en Europe comme généreux envers Rabat, n’ont en réalité pas donné satisfaction côté marocain. La compensation financière est jugée inférieure à la valeur réelle des ressources exploitées, les bénéfices sociaux locaux sont limités, le transfert de technologie reste faible et l’insécurité juridique permanente liée aux recours européens dissuade toute projection à long terme. Le sentiment dominant à Rabat est celui d’un partenariat déséquilibré, coûteux politiquement et peu rentable stratégiquement.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’ouverture marocaine à la Russie. Il ne s’agit ni d’un alignement idéologique ni d’une provocation délibérée à l’égard de l’Occident. La Russie apparaît comme un partenaire pragmatique, sans conditionnalités politiques, qui ne remet pas en cause la souveraineté marocaine sur le Sahara et privilégie des accords bilatéraux clairs et rapides. En accueillant la flotte russe, le Maroc envoie un message simple mais ferme : ses ressources naturelles ne sont pas dissociables de sa souveraineté nationale.

Du point de vue européen, cette décision est mal vécue. Dans un contexte où la Russie est boycottée et sanctionnée par l’Union européenne et les États-Unis, voir un partenaire stratégique comme le Maroc coopérer ouvertement avec Moscou est perçu par certains comme une forme de trahison. Mais cette lecture repose sur une vision eurocentrée des relations internationales. Rabat ne raisonne pas en termes d’alignement idéologique, mais en termes d’intérêts nationaux. Le Maroc n’a jamais accepté d’être un partenaire subalterne ou captif, et encore moins un exécutant de politiques décidées ailleurs.

Parler de chantage serait intellectuellement malhonnête si l’on ne reconnaissait pas son caractère réciproque. L’Union européenne utilise le droit, les normes, les tribunaux et les résolutions politiques comme instruments de pression. Le Maroc utilise ses ressources stratégiques, sa position géographique, sa coopération sécuritaire et désormais sa politique halieutique. Il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’un bras de fer feutré, typique des relations internationales contemporaines.

Cette affaire dépasse largement la question de la sardine. Elle illustre une transformation plus large des rapports entre l’Europe et ses partenaires du Sud. Le temps des partenariats asymétriques, fondés sur l’accès aux ressources sans contrepartie politique claire, touche à sa fin. Le Maroc, comme d’autres puissances régionales, diversifie ses alliances, affirme ses lignes rouges et n’hésite plus à utiliser ses atouts comme leviers diplomatiques.

La sardine marocaine est ainsi devenue bien plus qu’un produit halieutique. Elle est un signal politique adressé à l’Europe. Si l’Union européenne persiste à dissocier coopération économique et reconnaissance politique, à judiciariser le Sahara tout en exigeant la loyauté stratégique de Rabat, elle risque de voir ses partenaires historiques regarder ailleurs, sans état d’âme.

La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi le Maroc accueille la Russie, mais pourquoi l’Europe a laissé s’installer une érosion aussi profonde de la confiance stratégique avec l’un de ses partenaires clés au sud de la Méditerranée.

(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

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