La colère sociale ne disparaît pas lorsque les organisations censées l’encadrer s’affaiblissent. Elle change de forme, devient plus difficile à représenter et, parfois, plus compliquée à contenir dans l’espace public. C’est le diagnostic formulé par les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg dans une tribune publiée par Le Monde, où ils relient les débordements observés lors de certaines manifestations à une évolution profonde du modèle social français.
Leur analyse place au centre la baisse du taux de syndicalisation. Les syndicats, longtemps considérés comme des intermédiaires capables d’organiser les revendications, de négocier et de donner un cadre aux conflits, ne rempliraient plus ce rôle avec la même efficacité. Dans ce contexte, la mobilisation sociale devient plus fragmentée. Les cortèges peuvent agréger des colères différentes, moins structurées par des appartenances collectives stables et plus difficiles à inscrire dans un processus de discussion.
Cette lecture ne réduit pas les tensions à une question d’ordre public. Elle insiste sur le lien entre représentation sociale et capacité de régulation des conflits. Lorsque les organisations représentatives perdent de l’influence, le rapport entre salariés, pouvoirs publics et employeurs se transforme. La rue peut alors devenir un lieu d’expression plus direct, mais aussi moins lisible. Pour les deux économistes, les incidents qui accompagnent certaines séquences de contestation ne sont donc pas seulement des épisodes isolés : ils révèlent une fragilisation des mécanismes qui permettaient de canaliser la contestation.
Le sujet est particulièrement sensible en France, où les mouvements sociaux occupent une place importante dans la vie politique et sociale. La faiblesse relative de l’adhésion syndicale contraste avec la visibilité régulière des mobilisations collectives. Ce décalage complique l’identification de porte-parole reconnus et la construction de compromis durables. Il pèse aussi sur la manière dont les institutions appréhendent les revendications exprimées hors des canaux traditionnels.
En mettant l’accent sur la dérive du modèle social, Pierre Cahuc et André Zylberberg invitent à regarder au-delà des seules scènes de tension. Leur propos souligne une question institutionnelle centrale : qui peut encore transformer une colère diffuse en revendications négociables ? La réponse conditionne non seulement le déroulement des manifestations, mais aussi la capacité du pays à traiter les conflits sociaux sans les laisser se durcir dans la confrontation.




