Pendant des décennies, la puissance au Moyen-Orient s’est mesurée à la taille des armées, au nombre de chars ou à la capacité de dissuasion militaire. Si ces éléments demeurent essentiels, la guerre déclenchée après les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 a mis en lumière une autre réalité : au XXIᵉ siècle, l’influence se construit également par la diplomatie, les investissements, la technologie, les infrastructures et la capacité à préparer l’après-conflit. Dans cette évolution, les Émirats arabes unis apparaissent désormais comme l’un des acteurs les plus influents de la région.
Cette position n’est pas le fruit des circonstances. Elle résulte d’une stratégie poursuivie depuis près de vingt ans sous l’impulsion du président Mohammed ben Zayed. Son objectif n’a jamais été de rivaliser avec les grandes puissances régionales sur le seul terrain militaire, mais de faire des Émirats une puissance globale capable de relier l’Orient et l’Occident, de dialoguer avec des partenaires aux intérêts divergents et de transformer son poids économique en influence diplomatique.
Les Accords d’Abraham signés en 2020 avec Israël s’inscrivent dans cette vision. Bien plus qu’un simple accord de normalisation, ils traduisent une conviction stratégique : une coopération économique, scientifique, sécuritaire et technologique peut créer des intérêts communs suffisamment solides pour réduire les risques de confrontation. À travers cette démarche, Abou Dhabi entendait démontrer qu’il était possible d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire du Moyen-Orient sans attendre la résolution de tous les conflits hérités du passé.
Les attaques du 7 octobre ont cependant bouleversé les équilibres régionaux. Elles ont constitué pour Israël le plus grave traumatisme sécuritaire de son histoire récente, provoquant une onde de choc profonde dans la société israélienne. Les mois suivants ont également été marqués par les affrontements avec le Hezbollah à la frontière nord, entraînant l’évacuation de nombreuses communautés israéliennes et rappelant que la sécurité du pays se joue sur plusieurs fronts. Face à cette réalité, la protection des citoyens israéliens et la prévention d’une escalade régionale sont devenues des priorités absolues pour les responsables israéliens.
Dans le même temps, la guerre a provoqué une catastrophe humanitaire à Gaza et replacé la question palestinienne au centre des débats internationaux. Les États ayant choisi la normalisation avec Israël se sont retrouvés confrontés à un défi inédit : comment préserver les acquis diplomatiques tout en répondant aux inquiétudes suscitées par le conflit ?
Les Émirats ont adopté une position singulière. Ils ont maintenu leurs relations diplomatiques avec Israël, tout en appelant à la protection des populations civiles, à l’acheminement de l’aide humanitaire et à la relance d’un processus politique fondé sur la coexistence de deux États vivant en paix et en sécurité. Cette approche n’était pas dénuée de risques, mais elle traduisait une conviction constante de la diplomatie émiratie : rompre le dialogue revient souvent à renoncer à toute possibilité d’influence.
C’est précisément sur ce point que la guerre de Gaza apporte un enseignement majeur. Les Émirats n’ont pas imposé les décisions d’Israël, pas plus qu’ils n’ont été en mesure de résoudre un conflit dont les racines remontent à plusieurs générations. En revanche, ils ont conservé des canaux de communication avec les principaux acteurs régionaux et internationaux. Dans une région où les ruptures diplomatiques sont fréquentes, cette capacité à maintenir le dialogue constitue déjà un levier stratégique.
L’erreur serait toutefois de réduire la puissance des Émirats aux seuls Accords d’Abraham. Leur influence actuelle repose sur une combinaison beaucoup plus large de facteurs. Le pays dispose de fonds souverains parmi les plus importants au monde, d’infrastructures portuaires et logistiques présentes sur plusieurs continents, d’un secteur aérien reliant les principaux centres économiques internationaux et d’investissements massifs dans les technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les énergies propres et les centres de données. À cela s’ajoute une diplomatie pragmatique qui entretient des relations étroites avec les États-Unis, développe des partenariats économiques avec la Chine, renforce sa coopération avec l’Europe et maintient un dialogue avec Israël comme avec de nombreux États arabes.
Cette diversification explique pourquoi les Émirats occupent aujourd’hui une place particulière dans le paysage régional. Là où certaines puissances fondent principalement leur influence sur la force militaire ou l’idéologie, Abou Dhabi cherche à exercer une « puissance de connexion ». Celle-ci consiste à créer des passerelles entre économies, technologies, investisseurs et gouvernements, y compris lorsque leurs intérêts divergent. Cette approche ne remplace pas les rapports de force traditionnels, mais elle devient déterminante lorsqu’il s’agit de prévenir les crises, de faciliter la coopération ou de préparer la reconstruction.
La comparaison avec l’Arabie saoudite illustre d’ailleurs deux approches complémentaires de la diplomatie régionale. Riyad a fait de la normalisation avec Israël un levier de négociation, en la liant à des avancées sur la question palestinienne. Les Émirats, eux, ont choisi de construire cette relation en amont afin de disposer d’un dialogue permanent. Ces stratégies diffèrent dans leurs méthodes, mais elles poursuivent un objectif commun : favoriser un Moyen-Orient plus stable et davantage intégré.
L’après-guerre constituera probablement le véritable test de cette évolution. La reconstruction de Gaza, les garanties de sécurité pour Israël, le renforcement des institutions palestiniennes et la prévention d’une nouvelle escalade exigeront des ressources financières, une expertise technique et une coopération diplomatique considérables. Les Émirats disposent précisément de plusieurs de ces atouts. Ils ne pourront évidemment pas résoudre seuls les fractures politiques de la région, mais leur capacité à investir, à coordonner des partenaires internationaux et à participer aux efforts de reconstruction leur confère un rôle que peu d’autres États sont en mesure d’assumer.
La guerre de Gaza n’a donc pas créé la puissance des Émirats arabes unis. Elle a plutôt révélé une transformation engagée depuis deux décennies. En misant sur la diversification économique, l’innovation, les partenariats internationaux et une diplomatie de dialogue, Mohammed ben Zayed a progressivement fait des Émirats un acteur incontournable des équilibres régionaux.
Dans un Moyen-Orient en pleine recomposition, les États les plus influents ne seront pas nécessairement ceux qui disposeront des armées les plus imposantes, mais ceux qui sauront relier les économies, financer la reconstruction, favoriser les innovations technologiques et maintenir ouverts les canaux de communication lorsque les tensions atteignent leur paroxysme. Sous cet angle, les Émirats arabes unis ne sont plus seulement une réussite économique du Golfe. Ils s’imposent désormais comme l’un des principaux architectes du nouvel équilibre régional, avec l’ambition de démontrer que la prospérité, la coopération et la stabilité peuvent devenir, à long terme, des instruments de puissance aussi décisifs que les capacités militaires.



