AccueilOpinionIsaac Hammouch : Racisme, antisémitisme et haine antimusulmane en Europe

Isaac Hammouch : Racisme, antisémitisme et haine antimusulmane en Europe

Quand l’égalité devient une question de vie quotidienne

Une personne hésite à porter un signe religieux dans la rue. Une autre se demande si son nom écartera sa candidature à un emploi. Une troisième évite de parler de son orientation sexuelle devant ses collègues. Ces décisions, invisibles dans la plupart des statistiques policières, disent quelque chose de l’état du vivre-ensemble. La liberté et l’égalité ne se mesurent pas uniquement dans les textes de loi : elles se vérifient dans la possibilité de sortir, de travailler, d’étudier et de participer au débat public sans craindre d’être pris pour cible.

L’Europe dispose de lois contre les discriminations et de citoyens attachés à ces principes. Elle connaît aussi une progression électorale de partis nationalistes, des actes de haine à des niveaux préoccupants et des discriminations répétées. Le diagnostic exige de regarder les résultats des urnes, les expériences des victimes et les réponses politiques, puis de demander ce qui change réellement sur le terrain.

Belgique, France, Allemagne, Autriche, Italie : la progression politique en chiffres

En Belgique, le Vlaams Belang a obtenu 13,77 % des voix et 20 sièges aux élections fédérales de 2024, contre 11,95 % et 18 sièges en 2019, selon les résultats officiels de 2024 et de 2019. En Allemagne, l’AfD a recueilli 20,8 % des secondes voix aux élections fédérales de 2025, soit le double de ses 10,4 % de 2021, d’après l’autorité électorale fédérale. En Autriche, le FPÖ est passé de 16,2 % en 2019 à 28,8 % aux législatives de 2024, selon les résultats autrichiens. Aux élections européennes de 2024, le Rassemblement national a obtenu 31,37 % en France, tandis que Fratelli d’Italia recueillait 28,75 % en Italie, selon le Parlement européen pour la France et pour l’Italie.

Ces résultats portent sur des scrutins différents ; leurs pourcentages ne doivent pas être additionnés. Ils montrent toutefois que ces partis disposent d’une audience considérable. Un vote ne révèle pas à lui seul les convictions de chaque électeur. Pour évaluer le danger démocratique, il faut examiner les programmes, les propos et les actes : l’égalité devant la loi reste-t-elle garantie à tous ? Les minorités sont-elles protégées ? La justice, la presse et les associations peuvent-elles travailler librement ? C’est lorsque l’appartenance d’une personne devient un motif de suspicion collective que le débat politique commence à dégrader le vivre-ensemble.

Ce que les victimes déclarent vivre dépasse les plaintes déposées

L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) a interrogé près de 10 000 musulmans dans 13 pays. Parmi les répondants, 47 % disaient avoir subi une discrimination raciale au cours des cinq années précédant l’enquête réalisée en 2021-2022, contre 39 % dans l’enquête de 2016. Dans une autre étude de la FRA auprès de personnes d’ascendance africaine, 45 % des répondants rapportaient une discrimination raciale sur cinq ans, contre 39 % en 2016. Les personnes interrogées parlent d’obstacles qui peuvent peser sur un entretien d’embauche, une recherche de logement ou une relation avec un service. Ces chiffres décrivent les expériences des populations étudiées dans les pays concernés ; ils ne sont pas une mesure de chaque habitant de l’Europe.

L’enquête de la FRA auprès des personnes juives révèle une exposition d’une autre ampleur : 96 % des répondants déclaraient avoir rencontré au moins une forme d’antisémitisme au cours de l’année précédant l’étude. Cela peut inclure des contenus en ligne ; ce pourcentage ne signifie pas que 96 % ont été agressés physiquement. L’enquête a été conduite avant le 7 octobre 2023 : elle ne mesure donc pas directement ce qui s’est produit après cette date. Quant aux personnes LGBTIQ, 37 % des répondants dans l’UE déclaraient une discrimination dans au moins un domaine de la vie au cours de l’année précédente, selon la FRA. Les questions et les périodes de ces enquêtes diffèrent. Elles donnent à voir plusieurs expériences de l’exclusion ; elles n’autorisent pas un classement simpliste des souffrances.

En Belgique, les chiffres donnent un visage concret au problème

En 2025, Unia a reçu 8 054 signalements, donnant lieu à 2 066 dossiers, soit environ 13 % de plus qu’en 2024. Pour les critères raciaux, l’organisme fait état de 2 502 signalements et 757 dossiers ouverts. Il a également enregistré 104 dossiers concernant le racisme antimusulman, classés selon les cas sous le critère de la conviction religieuse, des critères raciaux ou les deux. Ces catégories peuvent se recouper : on ne peut pas additionner leurs chiffres comme s’il s’agissait toujours de personnes et de situations distinctes. Elles montrent néanmoins que la question ne se limite ni aux insultes publiques ni aux réseaux sociaux. Le monde du travail occupe une place importante dans les situations décrites à Unia.

Pour l’antisémitisme, Unia indique 192 signalements et 70 dossiers en 2025. Le nombre de signalements est inférieur aux 277 reçus en 2024, mais l’organisme juge le niveau toujours très élevé par rapport aux années antérieures. Dans son bilan concernant les personnes LGBTIQ, il relève que, parmi 142 dossiers clôturés en 2025 ayant reçu une qualification juridique, quatre sur dix concernaient des faits pénaux, notamment des coups et blessures ou du harcèlement. Il s’agit à chaque fois de dossiers suivis par l’organisme, et non d’un recensement de tout ce qui s’est produit en Belgique. La part non signalée demeure inconnue.

Antisémitisme et haine antimusulmane : ce que permet la comparaison française

En France, le ministère de l’Intérieur a recensé 1 320 actes antisémites en 2025, soit une baisse de 16 % par rapport à 2024. Ce niveau reste, selon le ministère, historiquement élevé. Il a recensé 326 actes antimusulmans, en hausse de 88 % sur un an. Les actes antisémites sont ainsi plus nombreux dans ce relevé ; les actes antimusulmans ont augmenté plus vite en pourcentage pendant l’année observée. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) mentionne aussi 1 643 autres faits racistes et xénophobes, en hausse de 17 %. Aucune de ces évolutions ne réduit la gravité des autres. Elles commandent des réponses adaptées à chaque forme de haine et un même engagement à protéger les victimes.

Les faits enregistrés restent très éloignés de l’ensemble des faits vécus. Selon les données reprises par la CNCDH, environ 1,2 million de personnes âgées de plus de 14 ans se déclarent chaque année victimes d’au moins une atteinte à caractère raciste en France, et 97 % ne portent pas plainte. La difficulté de la démarche, la peur des représailles ou le manque de confiance dans les suites possibles contribuent à ce silence. Une politique qui ne regarde que les plaintes risque donc de laisser hors de son champ une majorité de victimes. Elle doit s’appuyer aussi sur les enquêtes auprès des personnes concernées et suivre ce qu’il advient des signalements.

L’affaire Bardella, révélée ce 28 septembre

Mediapart a publié ce 28 septembre 2026 une enquête attribuant à Jordan Bardella des échanges privés antisémites datant de 2013, lorsqu’il avait 17 à 18 ans. Le journal affirme s’appuyer sur des conversations et des témoignages. Le président du Rassemblement national conteste formellement l’authenticité des messages, les qualifie de « faux grossiers » et a annoncé une plainte en diffamation. Au moment de la rédaction, leur attribution fait donc l’objet d’une contestation publique. Le contenu allégué est grave ; le devoir de précision impose d’exposer l’enquête et la réponse de l’intéressé sans présenter une accusation contestée comme une conclusion judiciaire.

Des responsables politiques agissent : quels actes peut-on vérifier ?

En Belgique, Ahmed Laaouej, ministre bruxellois chargé notamment de l’Égalité des chances, a proposé un appel à projets 2026 pour les communes, approuvé par le gouvernement régional et doté de 194 000 euros. L’un de ses volets peut soutenir la lutte contre le racisme ainsi que des projets concernant les personnes LGBTQIA+ et d’autres situations d’inégalité. Sur sa proposition également, le Collège de la COCOF a validé plus de 2,2 millions d’euros de soutien à la cohésion sociale et aux associations bruxelloises pour 2026. Il s’agit de décisions de financement et de soutien local, dont il faudra mesurer les effets ; ce ne sont pas des lois nouvellement adoptées.

Le député socialiste bruxellois Jamal Ikazban s’exprime publiquement contre le racisme. Après avoir déclaré avoir reçu des propos racistes et une menace de mort en août 2026, il a annoncé avoir saisi le procureur du Roi et déposé plainte. Ce cas souligne qu’une menace raciste peut aussi chercher à faire taire un élu. Les sources vérifiées pour cet article ne permettent pas d’attribuer avec certitude à Ikazban ou à Laaouej une proposition de loi antiraciste précise récemment déposée.

D’autres réponses existent hors de Belgique. En France, la loi du 31 juillet 2025 relative à la lutte contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur prévoit également des mesures de formation, de prévention et de signalement visant le racisme, les discriminations, les violences et la haine. En Allemagne, la responsable fédérale de l’antiracisme Natalie Pawlik a annoncé en novembre 2025 le lancement des travaux d’un nouveau plan d’action national contre le racisme. À l’échelle de l’Union, la Commission a adopté le 20 janvier 2026 une stratégie antiraciste pour 2026-2030, qui vise notamment le racisme anti-Noirs, l’antitsiganisme, l’antisémitisme, le racisme antiasiatique et la haine antimusulmane. Une loi adoptée, un plan en préparation et une stratégie européenne sont trois étapes différentes. Leur valeur se jugera à leur application et à leurs résultats.

Le vivre-ensemble est menacé, mais rien n’est joué d’avance

La progression de certains partis et la persistance des actes de haine ne signifient pas que tous les Européens rejettent leurs voisins. En France, l’indice longitudinal de tolérance de la CNCDH atteignait 64 sur 100 en 2025, son quatrième meilleur niveau depuis 1990. Le même rapport relevait pourtant que 35 % des personnes interrogées adhéraient à un stéréotype concernant le rapport des Juifs à l’argent et que 44 % voyaient dans l’immigration la principale cause de l’insécurité. La tolérance moyenne d’une société peut résister tandis que des préjugés répandus continuent d’exposer des personnes à l’exclusion. C’est précisément pourquoi l’action publique ne peut se contenter d’une déclaration de principe.

Les chiffres présentés ici ne permettent pas de prévoir une guerre civile. Ils permettent d’identifier un risque plus immédiat : une société dans laquelle des citoyens évitent des lieux, dissimulent une partie de leur identité, renoncent à déposer plainte ou ne croient plus que leurs droits seront défendus. Lorsque cette défiance s’installe, chaque nouveau fait de haine peut accroître la distance entre les groupes. Préserver la paix civile suppose de prendre au sérieux cette expérience quotidienne.

Ce que chacun peut faire, dès maintenant

Un témoin peut soutenir la personne visée, conserver les éléments utiles et l’aider à signaler les faits, sans l’exposer davantage. Une école peut former ses équipes, traiter rapidement les incidents et expliquer aux élèves comment reconnaître les préjugés et vérifier les contenus qu’ils partagent. L’enjeu est déjà présent dans ses murs : la CNCDH rapporte 3 851 actes racistes et antisémites recensés dans les établissements français du second degré pendant l’année scolaire 2024-2025. Un employeur peut examiner ses pratiques de recrutement, ouvrir un canal de signalement fiable et agir lorsqu’une discrimination est établie. Une association peut accompagner les victimes et créer des rencontres durables entre habitants qui se croisent rarement.

Les élus, eux, peuvent exiger que les signalements soient suivis, financer l’accompagnement des victimes, publier les résultats des programmes et corriger ce qui ne fonctionne pas. Ils peuvent aussi donner l’exemple dans leurs paroles : critiquer un gouvernement, un parti ou une politique sans attribuer ses actes à tous les Juifs, à tous les musulmans, à tous les immigrés ou à quelque autre groupe. Défendre une personne juive visée par l’antisémitisme renforce le principe qui protège aussi une personne musulmane, noire ou LGBTIQ. Le vivre-ensemble prend corps lorsque cette règle vaut pour chacun, y compris au moment où la peur ou la colère rendent son application plus difficile.

Note de méthode : les résultats électoraux mesurent des votes ; les enquêtes de la FRA recueillent des expériences déclarées ; Unia comptabilise des signalements et des dossiers ; les autorités françaises recensent des faits selon leurs propres méthodes. Ces séries ne s’additionnent pas et ne forment pas un taux unique de « haine en Europe ».

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