Ce mercredi 16 septembre 2026 restera comme une date importante dans l’histoire déjà singulière des relations entre le Maroc et Israël. Réunis à New York sous l’égide des États-Unis, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, et son homologue israélien, Gideon Sa’ar, ont convenu de franchir une nouvelle étape diplomatique en transformant les bureaux de liaison existants en ambassades de plein exercice et en procédant à la nomination d’ambassadeurs. Cette décision donne enfin à la relation bilatérale la forme institutionnelle correspondant à sa profondeur historique et à ses ambitions stratégiques. Elle ne constitue ni un simple changement de plaque sur une façade ni un geste protocolaire destiné aux photographes : l’ouverture d’ambassades signifie une présence diplomatique permanente, une capacité accrue de dialogue politique, une meilleure protection des ressortissants, des services consulaires renforcés et un cadre plus solide pour les échanges économiques, culturels et sécuritaires. Près de six ans après la déclaration tripartite signée à Rabat en décembre 2020, la normalisation maroco-israélienne cesse ainsi d’apparaître comme une promesse encore réversible pour devenir une relation d’État à État pleinement assumée.
Un nouvel accord pour transformer la diplomatie en réalisations concrètes
La rencontre de New York ne s’est pas limitée à l’annonce des futures ambassades. Le nouveau cadre trilatéral conclu avec les États-Unis prévoit également le rétablissement et le développement des liaisons aériennes directes, l’intensification du tourisme et des investissements, ainsi qu’une coopération élargie dans des secteurs aussi déterminants que la technologie, l’agriculture, la gestion de l’eau, l’énergie, les télécommunications et la sécurité. Les deux pays doivent aussi poursuivre la construction des instruments juridiques indispensables aux investisseurs, notamment en matière de protection des investissements et de fiscalité. C’est là toute la différence entre une normalisation décorative et une paix véritablement productive : la seconde descend dans la vie quotidienne, facilite les voyages, encourage les entreprises, relie les universités et permet aux administrations comme aux entrepreneurs de travailler ensemble. Selon les chiffres avancés lors de la rencontre, les échanges commerciaux entre le Maroc et Israël auraient déjà été multipliés par six depuis 2020. Au-delà du pourcentage, l’essentiel est ailleurs : agriculteurs, ingénieurs, chercheurs, hôteliers, industriels et jeunes créateurs peuvent désormais devenir les acteurs ordinaires d’une relation que les gouvernements ont eu le courage d’établir.
Une réussite d’autant plus forte qu’elle a résisté aux crises
Il serait facile de saluer cette avancée sans rappeler les épreuves traversées depuis le 7 octobre 2023, la guerre à Gaza et les bouleversements qui ont frappé l’ensemble du Moyen-Orient. Ce serait pourtant manquer la portée véritable de la décision. La relation entre Rabat et Jérusalem a été soumise à des tensions considérables, à la colère des opinions publiques, aux campagnes de rupture et à la tentation du repli. Elle n’en sort pas brisée, mais renforcée et portée vers le niveau diplomatique supérieur. Le Maroc a maintenu sa position traditionnelle en faveur des droits nationaux palestiniens, de la solution à deux États et du statut particulier de Jérusalem, conformément au rôle du roi Mohammed VI à la présidence du Comité Al-Qods. Dans le même temps, il a refusé de considérer que le dialogue avec Israël devait être sacrifié, comme si parler à l’un revenait nécessairement à abandonner l’autre. Cette ligne est à la fois exigeante et réaliste : on ne contribue pas à la paix en détruisant les canaux de communication, et l’on n’aide aucun peuple en condamnant les États à l’isolement mutuel. La solidité de la relation maroco-israélienne tient précisément à cette capacité de demeurer ouverte lorsque l’époque pousse à fermer toutes les portes.
Pour le Maroc, davantage de sécurité et une stature régionale renforcée
Le partenariat avec Israël apporte au Maroc des bénéfices stratégiques tangibles. Dans un environnement régional travaillé par le terrorisme, les trafics transnationaux, les cybermenaces, la prolifération des drones et l’instabilité sahélienne, la coopération en matière de renseignement, de cybersécurité et de défense constitue un instrument de protection nationale. Les échanges technologiques peuvent également aider le Royaume à mieux sécuriser ses infrastructures, son territoire et ses frontières. À cette dimension s’ajoute la question déterminante du Sahara occidental : la reconnaissance par les États-Unis, en 2020, de la souveraineté marocaine sur ce territoire, puis la reconnaissance israélienne annoncée en 2023, ont donné à Rabat des acquis diplomatiques majeurs. La relation avec Israël renforce ainsi l’ancrage du Maroc parmi les partenaires stratégiques de Washington tout en consolidant sa place de puissance de stabilité entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Mais cette sécurité ne doit pas être réduite à sa seule dimension militaire. La maîtrise de l’eau, l’agriculture de précision, l’énergie, la santé et l’innovation participent elles aussi de la souveraineté d’un pays. Un Maroc capable de mieux répondre au stress hydrique, de moderniser ses productions et d’attirer davantage d’investissements est un Maroc plus solide, plus prospère et mieux armé face aux crises futures.
Pour Israël, une reconnaissance qui ne repose pas sur l’oubli des identités
Pour Israël, l’ouverture d’une ambassade marocaine représente beaucoup plus qu’un succès diplomatique supplémentaire. Elle confirme qu’un grand pays arabe et musulman peut reconnaître pleinement l’État juif, coopérer ouvertement avec lui et inscrire cette relation dans la durée sans renoncer à sa propre identité ni à ses engagements régionaux. Dans une période où Israël subit des campagnes internationales d’isolement, la décision de Rabat rappelle que son avenir au Moyen-Orient ne doit pas se limiter à une succession de guerres, mais peut aussi s’écrire dans l’intégration régionale. La reconnaissance israélienne devient alors concrète : elle possède une adresse, un ambassadeur, des vols, des accords, des partenaires et des visages. Elle apporte également une légitimité particulière parce qu’elle vient du Maroc, pays dont le souverain porte le titre de Commandeur des croyants, dont l’identité constitutionnelle reconnaît l’affluent hébraïque et dont l’histoire conserve l’empreinte profonde de la présence juive. Le message adressé au monde est puissant : le judaïsme n’est pas un corps étranger à l’histoire du Maghreb, pas davantage qu’Israël ne peut être effacé de la réalité régionale contemporaine.
Deux peuples que l’histoire n’a jamais complètement séparés
La réussite de ce rapprochement trouve sa force dans une histoire humaine antérieure aux accords et aux chancelleries. Pendant des siècles, les communautés juives ont participé à la vie culturelle, artisanale, économique et spirituelle du Maroc. Des centaines de milliers d’Israéliens sont aujourd’hui originaires du Royaume ou descendants de Juifs marocains ; ils en conservent les mélodies, la cuisine, les rites, les langues familiales, la mémoire des villes et un attachement souvent bouleversant à la monarchie marocaine. De son côté, le Maroc a restauré des synagogues, réhabilité des cimetières juifs, préservé des mellahs et réintroduit l’histoire juive dans les programmes scolaires. Cette politique de mémoire constitue un modèle précieux à une époque où tant de pays préfèrent réécrire leur passé plutôt que d’en assumer la diversité. Les futures ambassades pourront faire de cet héritage un pont vivant grâce aux voyages familiaux, aux échanges scolaires et universitaires, aux rencontres artistiques et à la découverte réciproque des sociétés. Les gouvernements peuvent signer des accords ; seuls les peuples leur donnent une âme. Entre Marocains et Israéliens, cette âme existe déjà, portée par une familiarité ancienne que la diplomatie doit désormais libérer.
Une paix lucide, qui doit aussi servir l’espérance palestinienne
Valoriser la réussite maroco-israélienne ne signifie pas ignorer la tragédie palestinienne ni prétendre que les accords économiques suffiront à résoudre un conflit national et territorial vieux de plusieurs générations. Nasser Bourita a d’ailleurs rappelé à New York l’attachement du Maroc à une solution à deux États. Cette position ne fragilise pas le partenariat avec Israël ; elle peut, au contraire, lui donner une portée politique plus grande. Parce que Rabat possède la confiance de partenaires occidentaux, entretient des relations officielles avec Israël, conserve une légitimité religieuse particulière et demeure engagé auprès des Palestiniens, le Royaume peut exercer une fonction de médiation que peu d’acteurs sont encore capables d’assumer. Sa participation annoncée aux efforts humanitaires et de stabilisation à Gaza, comprenant notamment des personnels spécialisés et un hôpital de campagne, illustre cette diplomatie du concret. La relation avec Israël trouvera sa plus haute justification si elle permet non seulement de protéger le Maroc et de mieux intégrer Israël, mais aussi de faire avancer une solution politique garantissant aux Palestiniens dignité, sécurité et avenir national. Une paix qui refuse de choisir entre les peuples est plus difficile à bâtir, mais elle est aussi la seule qui puisse durer.
Le modèle marocain : préférer les ponts aux slogans
6L’exemple du Maroc et d’Israël démontre que la diplomatie peut produire des résultats lorsque la mémoire, les intérêts nationaux et le courage politique se rencontrent. Le Maroc y gagne des partenariats technologiques, économiques et sécuritaires, ainsi qu’une reconnaissance accrue de ses priorités stratégiques. Israël y gagne une intégration régionale plus profonde, une légitimité diplomatique supplémentaire et l’accès à une société avec laquelle une part considérable de sa population possède des liens affectifs. Les deux peuples y gagnent la possibilité de se connaître autrement que par les crises et les discours idéologiques. Les ambassades annoncées à New York ne régleront pas à elles seules les fractures du Moyen-Orient, mais elles donnent une forme durable à une conviction essentielle : la paix n’est pas l’absence de désaccord, elle est la décision de maintenir la relation malgré le désaccord et de créer suffisamment d’intérêts, de souvenirs et de projets communs pour rendre la rupture chaque jour moins probable. À l’heure où tant de voix promettent l’effacement de l’autre, Rabat et Jérusalem choisissent la présence, la reconnaissance et le travail partagé. C’est une réussite pour le Maroc, une avancée pour Israël et, surtout, une leçon d’espérance adressée à toute la région.



