Algérie : l’ingérence qui empoisonne le Sahel- Tribune de Isaac Hammouch

On a beau tourner le problème dans tous les sens, le Mali est en train de crever. Et ceux qui tiennent le couteau ne portent pas tous des treillis poussiéreux ou des turbans noirs. Certains sont en costume-cravate, ils déjeunent dans des palais climatisés à quelques centaines de kilomètres au nord, et ils appellent ça de la diplomatie. L’Algérie, loin d’être une voisine inquiète qui regarde le drame depuis sa fenêtre, est de plus en plus suspectée d’être la main qui agite le feu — une main qui connaît le terrain depuis des décennies, qui a écrit le manuel, et qui continue de le réécrire au fil des années.

Les morts, d’abord, parce que c’est le seul chiffre qui ne ment pas. L’Institute for Economics & Peace a sorti ses comptes: le Sahel concentre aujourd’hui près de la moitié des morts terroristes de la planète. En 2024, sur 7 555 décès recensés dans le monde, plus de la moitié sont tombés dans ce bout de désert qui s’étire entre l’Atlantique et la mer Rouge. Dix fois plus qu’en 2019. Le Burkina Faso, juste à côté, a enregistré 1 139 morts et 1 045 incidents terroristes en 2025. Son armée ne contrôle plus que 40% du territoire national. Ce ne sont pas des statistiques pour rapport d’ONG. Ce sont des villages rasés au sol, des marchés où l’on tire à bout portant, des gamins de treize ans enrôlés de force, des femmes vendues aux enchères. Et quand on remonte la chaîne, quand on demande aux gens du terrain d’où viennent les commanditaires, les financiers, les planificateurs, la réponse revient souvent avec le même accent: celui de l’est, celui de l’Algérie.

Parce que les plus grands tueurs du Sahel sont algériens. Point. Mokhtar Belmokhtar, le type qu’on surnommait le « Dromadaire de Michelin » parce qu’il connaissait le désert mieux que ses poches, a bâti son empire sur les ruines de son passé au GSPC algérien. Abdelhamid Abou Zeid, l’émir d’AQMI qui a transformé le Mali en champ de tir, a fait de l’Algérie son QG avant d’étendre sa toile. Djamel Okacha, Abdelmalek Droukdel, Yahia Djouadi — ces noms ne sont pas des exceptions qu’on cite pour faire joli. Ce sont les fondateurs, les pères fondateurs du terrorisme sahélien. Ils ont structuré, financé, armé, déployé des réseaux jihadistes à travers le Sahara et le Sahel. Leurs trajectoires ont été cartographiées par la CIA, le MI6, la DGSE. Des enquêtes de presse internationale leur ont consacré des dossiers entiers. Des documentaires télévisés ont reconstitué leurs parcours, leurs rencontres, leurs alliances. L’Algérie n’est pas une victime collatérale de la propagation terroriste. Elle en est le foyer, le laboratoire, le berceau historique de la machine à broyer le Sahel.

Et les archives, alors ? Elles parlent. Des documents secrets français de 1979, conservés aux Archives nationales de Nantes, révèlent que l’Algérie a manipulé le séparatisme malien dès les premières heures. Un télégramme confidentiel de l’ambassadeur Gérard Serre, daté du 6 décembre 1979, atteste que des combattants algériens, maliens et nigériens s’entraînaient dans la base de Koulikoro, à 50 km de Bamako, sous supervision est-allemande. Le tout orchestré par Alger pour faire du Polisario un outil de pression régionale. Le document précise que le président Moussa Traoré avait cédé à Alger pour « obtenir qu’ils s’abstiennent de soutenir, dans des régions désertiques, un mouvement subversif qui cette fois-ci s’en prendrait au Mali ». Quarante-cinq ans plus tard, le schéma n’a pas changé d’un iota. Créer le désordre, puis proposer d’administrer le désordre. L’« Accord d’Alger » de 2015 n’a été, pour ceux qui ont lu les lignes entre les lignes, que la version contemporaine de ce vieux manuel: fragmenter pour mieux régner. En janvier 2024, Bamako a déchiré cet accord, accusant Alger d’avoir institutionnalisé la partition du Nord et servi de couverture à une ingérence permanente. Début 2025, les autorités maliennes sont allées plus loin: elles ont accusé Alger de « complicité » avec des groupes armés, de leur offrir refuge, soins médicaux, carburant, et même des passeports.

Mais le pire, c’est ce qui vient. En s’obstinant à déstabiliser le Mali au risque d’en faire un foyer de tension régionale, l’Algérie ouvre grand les portes au projet du Jihad global. L’objectif est limpide: transformer l’Afrique en plaque tournante du terrorisme international, en hub qui connecte les scènes jihadistes d’Afrique de l’Ouest, de la Corne de l’Afrique et d’Afrique australe. Ce n’est plus une insurrection locale qu’on pourrait contenir avec quelques blindés et des drones. C’est une architecture terroriste en construction, portée par des réseaux transnationaux dont les ramifications dépassent le cadre sahélien. L’effet de domino sera implacable: le Burkina Faso et le Niger, déjà à genoux face au terrorisme, tomberont en premier. Puis le Golfe de Guinée. Puis le Sénégal. Puis la Mauritanie. Chaque kilomètre carré arraché aux États légitimes devient un camp d’entraînement, une usine à recrutement, un centre de planification pour des organisations qui se fichent des frontières tracées à la règle à Paris ou à Berlin.

Et puis il y a l’argent. Le vrai, celui qui tue autant que les kalachnikovs. Les réseaux de l’immigration clandestine, du trafic de drogue et des armes prospèrent dans le chaos comme des champignons sur du fumier. Les chiffres de l’ONUDC donnent le tournis : les saisies de cocaïne au Mali, au Tchad, au Burkina Faso et au Niger sont passées d’une moyenne de 13 kg entre 2013 et 2020 à 1 466 kg en 2022 seul. Une explosion par plus de cent. En avril 2024, les douaniers sénégalais ont intercepté plus d’une tonne de cocaïne, d’une valeur de près de 150 millions de dollars, dans un camion en route pour le Mali. La plus grosse saisie terrestre de l’histoire du pays. L’implication de groupes armés dans le narcotrafic continue de saper ce qui reste de la paix régionale, fournissant des ressources financières colossales aux organisations terroristes du Sahel. Le chaos malien ne restera pas gentiment dans son coin: il se répandra par les pistes du désert, les zodiacs de l’Atlantique, les filières criminelles déjà opérationnelles depuis des années.

Côté migrations, l’horloge tourne et elle tourne vite. L’Organisation internationale pour les migrations a comptabilisé 7 667 morts et disparus sur les routes migratoires en 2025. Dont au moins 2 108 en Méditerranée et 1 047 sur la route Ouest-Africaine-Atlantique vers les îles Canaries. Le Mali est devenu en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe. Chaque effondrement sécuritaire au Sahel alimente directement ces flux. Chaque zone de non-droit devient un relais pour les passeurs. Chaque défaite de l’État malien est une victoire pour les réseaux criminels qui facturent la traversée à 3 000, 5 000, 10 000 euros par tête. La région du Maghreb et la rive sud de la Méditerranée seront exposées à des flux migratoires considérables, sans parler de l’exportation de la menace terroriste vers nos pays — vers nos villes, vers nos banlieues, vers nos gares.

Le 10 avril 2026, le Mali a retiré sa reconnaissance de la RASD et a adopté le plan marocain d’autonomie pour le Sahara. Ce basculement diplomatique a frappé Alger au cœur, dans l’un des dossiers structurants de sa politique extérieure depuis des décennies. Bamako n’a pas simplement changé de position: il a touché un nerf stratégique de l’appareil algérien, celui qui fait trembler les généraux d’Alger quand on évoque le mot « Maroc ».

Dans ce contexte, la dégradation sécuritaire actuelle ne peut être lue isolément. L’offensive coordonnée des séparatistes touaregs et du JNIM, affilié à Al-Qaïda, révèle une convergence alarmante entre séparatisme armé et terrorisme jihadiste. Reuters a rapporté que le JNIM avait revendiqué des attaques conjointes avec le Front de libération de l’Azawad. Une escalade sans précédent, qui montre que les frontières entre « rebelles » et « terroristes » n’existent plus — s’il en a jamais existé.

Ce rapprochement constitue une menace existentielle contre l’intégrité territoriale du Mali. Il ne s’agit plus d’une rébellion périphérique qu’on pourrait isoler dans le désert. Il s’agit d’une stratégie de démembrement de l’État, visant à paralyser Bamako, à démanteler ses institutions, à encercler son armée et à créer des territoires hors de toute autorité nationale — des territoires où la loi du plus fort s’applique, où le trafic prospère, où le terrorisme fait son lit.

L’Algérie se présente depuis longtemps comme médiatrice. Mais une médiation sans neutralité est une imposture, et les gens du Sahel le savent. Lorsque le médiateur est accusé par Bamako de liens politiques avec des séparatistes, lorsque les tensions diplomatiques s’accumulent comme des nuages d’orage, lorsque le Mali se rapproche du Maroc sur le Sahara, la dimension géopolitique de cette crise saute aux yeux — même de ceux qui ne veulent pas voir.

Le dossier saharien est le pivot de cette confrontation. L’Algérie observe avec anxiété l’élargissement du soutien africain au plan marocain d’autonomie. Chaque reconnaissance supplémentaire de la souveraineté marocaine érode sa position, l’affaiblit, la réduit. Le retrait malien intervient dans un moment diplomatique critique, où Rabat consolide ses gains et où Alger recule, pas à pas, comme un boxeur au coin du ring.

S’y ajoute le rapprochement franco-marocain. En juillet 2024, Emmanuel Macron a posé le présent et l’avenir du Sahara occidental dans le cadre de la souveraineté marocaine, marquant un tournant historique. Cette nouvelle donne a bouleversé l’équilibre régional, au moment même où les relations Paris-Alger s’enfoncent dans une dégradation chronique — une dégradation qui sent le soufre et la rancœur.

Alger apparaît de plus en plus seule. Le Maroc progresse diplomatiquement, cimente ses partenariats africains, renforce ses liens avec la France, et émerge comme un pilier de stabilité dans une région qui en manque cruellement. Face à cette dynamique, la réaction algérienne pourrait être de bloquer, de ralentir, de perturber les alignements qui renforcent Rabat. Le Mali, en basculant vers la position marocaine, devient un champ de bataille privilégié — un champ de bataille où l’Algérie peut frapper sans se salir les mains, où elle peut déstabiliser sans assumer, où elle peut perdre sans avoir l’air de jouer.

La crise malienne dépasse désormais le cadre militaire. Elle est politique, diplomatique, sécuritaire, stratégique. Le Mali est pris en étau entre la pression jihadiste, les visées séparatistes, les rivalités régionales, la présence russe qui complique encore le tableau, la recomposition des alliances africaines et la bataille diplomatique autour du Sahara — une bataille où l’Algérie sent le sol se dérober sous ses pieds.

Les conséquences d’un effondrement malien seraient catastrophiques, et pas seulement pour les Maliens. Le Sahel entier serait englouti. Le Niger, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo subiraient une contagion sécuritaire qui ne demande qu’à se propager. Un corridor d’instabilité s’ouvrirait du cœur du Sahel aux frontières du Maghreb et aux portes de l’Europe — nos portes, celles qu’on croyait fermées.

Pour le Maroc, ce risque est concret, tangible, quotidien. L’effondrement malien amplifierait les réseaux de migration irrégulière, les trafics d’armes, les circuits de drogue et les groupes criminels transnationaux qui ne connaissent aucune frontière. Le Sahel n’est pas une zone lointaine qu’on regarde à la télévision entre deux pubs : il est connecté au Maghreb, à l’Atlantique, à la Méditerranée et à l’Europe. Ce qui brûle à Gao aujourd’hui peut embraser Tanger demain.

Il est temps de nommer les choses sans détour, sans langue de bois, sans diplomatie de salon. Le Mali est victime d’une guerre hybride où les combattants ne sont pas les seuls acteurs. Derrière les offensives, des calculs politiques. Derrière le séparatisme, des parrains, des relais, des intérêts. Derrière la crise sécuritaire, une bataille régionale pour l’influence où l’Algérie joue un rôle qui dépasse largement celui du simple observateur.

La communauté internationale doit cesser les déclarations de principe qui ne servent à personne. Elle doit affirmer sans ambiguïté l’intégrité territoriale du Mali, condamner toute complaisance envers les groupes armés et prendre au sérieux les accusations d’ingérence de Bamako — parce que ces accusations ne sortent pas de nulle part, parce qu’elles sont fondées, documentées, répétées. Un État qui combat le terrorisme ne peut être abandonné à des forces qui cherchent à l’étouffer militairement, économiquement et politiquement. C’est une question de survie, pas de politesse.

Ce qui se joue au Mali est un signal d’alarme pour toute la région, un signal qu’on aurait dû entendre il y a des années. Laisser ce pays sombrer équivaudrait à ouvrir une brèche stratégique monumentale au cœur de l’Afrique de l’Ouest — une brèche par laquelle le terrorisme, le crime et le chaos s’engouffreront sans demander leur reste.

Et dans cette crise, la responsabilité des acteurs régionaux qui nourrissent, accompagnent ou instrumentalisent les dynamiques séparatistes doit être établie sans trembler, sans complaisance, sans crainte des réactions diplomatiques. Parce que le prix de la lâcheté, ici, se paie en vies humaines.

Le Mali n’est pas un pays en détresse parmi d’autres, un sujet de reportage humanitaire qu’on oublie au prochain cyclone médiatique. Il est devenu le révélateur d’une confrontation plus vaste : stabilité contre déstabilisation, souveraineté contre ingérence, intégrité territoriale contre fragmentation. Et dans cette confrontation, le rôle de l’Algérie ne saurait plus être éludé, ni minimisé, ni passé sous silence. Trop de sang a coulé. Trop de familles ont pleuré. Trop de villages ont brûlé pour qu’on continue de faire.

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