Si le quotidien du chroniqueur vestimentaire atteint rarement des sommets d’excitation, il n’en offre pas moins des moments de doute et d’introspection. Ainsi, l’autre jour, alors que nous dépliions une micro-planche à repasser sur la table du salon encore maculée des miettes et des couverts du petit déj, dans le but de rafraîchir un vieux jean de notre collection, une vertigineuse question nous fit vaciller : n’avions-nous rien de mieux à faire de notre existence ?
Les experts du denim, obsédés par le sujet, dévoués à la cause de l’indigo et fascinés par les métiers à tisser japonais, argueront certainement, après avoir polémiqué un long moment sur la fréquence de lavage parfaite, que le repassage des jeans avec le fer approprié, réglé sur une température précise et en exerçant une pression raisonnable sur la toile posée à l’envers, peut avoir des vertus. Pour autant, il est crucial ici de prendre de la hauteur. Et de se rappeler une vérité importante.
Conçu au milieu du XIXe siècle, outre-Atlantique, pour des chercheurs d’or passant leurs journées agenouillés au sol, le pantalon en toile denim demeure, par essence, un vêtement de travail. C’est ainsi, avec ce statut fondateur, qu’il a traversé les décennies sans soins ni manières, rafistolé ou patché à la va-vite en cas de besoin, et dans une logique purement utilitaire. A cet égard, si les cow-boys américains ont, de longue date, pris l’habitude d’amidonner leurs jeans et d’en repasser le pli central le long de leurs jambes, ce n’est pas pour le style, mais bien pour en augmenter la durée de vie.
D’un point de vue historique et culturel, prendre soin de son jean comme on bichonnerait un pantalon de ville ou une robe du soir est donc un non-sens aussi criant que de cirer une paire de baskets, ou de servir du Coca-Cola dans une carafe en cristal. La beauté de cette pièce résidant précisément dans ses humeurs et ses imperfections, il convient d’en assumer la patine, l’éclaircissement, la tache, le trou et le froissement, pour consacrer son existence à des activités bien plus épanouissantes que son repassage. Le débarrassage du petit déj, par exemple.
Source:
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