La tribune de Lahcen Isaac Hammouch
Le passage d’Aziz Akhannouch à la tête du gouvernement marocain ne se résume pas à une alternance politique classique. Il marque une rupture de fond : celle d’un pays où l’écart entre les élites économiques et la majorité sociale s’est aggravé, où la promesse de l’« État social » s’est heurtée à la réalité des chiffres, et où l’échec du gouvernement ouvre désormais un risque politique majeur : le retour des islamistes, non par adhésion massive à leur projet, mais par sanction, colère et désespoir.
Avant 2021, le Maroc disposait encore d’un certain nombre d’équilibres. Ils étaient fragiles, imparfaits, parfois injustes, mais ils tenaient : une classe moyenne relativement résistante, une économie qui compensait ses déficits par des mécanismes d’amortissement social, une espérance politique encore alimentée par l’idée que l’alternance pouvait produire du changement. Depuis l’arrivée d’Aziz Akhannouch, ces équilibres se sont détériorés à grande vitesse. Et plus grave encore : la dégradation économique s’est transformée en crise de confiance politique.
Les chiffres du chômage sont le premier marqueur de cet échec. Avant l’arrivée du gouvernement Akhannouch, le chômage officiel évoluait autour de 9 %. Aujourd’hui, il dépasse 13 %, selon les données publiques du Haut-Commissariat au Plan sur la période récente. Mais ce chiffre brut masque une réalité plus douloureuse : le chômage des jeunes urbains atteint des niveaux proches ou supérieurs à 30 %, et celui des diplômés est parmi les plus élevés depuis des années. À cela s’ajoute l’ampleur du découragement : des dizaines de milliers de jeunes ne sont même plus comptabilisés comme demandeurs d’emploi parce qu’ils ne croient plus à la possibilité d’en trouver un, ou parce qu’ils se réfugient dans l’informel, les petits boulots, l’auto-emploi de survie, ou la préparation d’un départ vers l’étranger. Cette disparition silencieuse des statistiques est l’un des signaux les plus inquiétants : elle signifie que l’échec n’est pas seulement économique, il est psychologique et générationnel.
En parallèle, la dynamique de l’enrichissement s’est accélérée au sommet. Avant 2021, le Maroc comptait environ 4 000 millionnaires. Aujourd’hui, on parle de plus de 7 500. Cette progression n’a rien d’un miracle économique partagé. Elle est le symptôme d’une concentration accrue de la richesse, d’une économie qui récompense d’abord les détenteurs du capital, et d’un système fiscal qui ne corrige pas suffisamment les déséquilibres. Pendant que les ménages subissent l’inflation et la stagnation des revenus, une minorité prospère, renforce ses actifs, étend ses positions et consolide son influence. Le contraste n’est pas seulement choquant moralement : il est explosif socialement.
La question du pouvoir d’achat, justement, est devenue centrale. Entre 2021 et 2024, l’inflation a frappé durement les produits de base, en particulier l’alimentation. Plusieurs produits essentiels ont connu des hausses cumulées dépassant 20 % selon les périodes et les catégories, tandis que les salaires n’ont pas suivi au même rythme. Les dispositifs de soutien annoncés ont souvent été perçus comme tardifs, insuffisants, mal ciblés ou incapables de compenser durablement la perte réelle de revenu. Le résultat est visible dans la vie quotidienne : la classe moyenne se rétrécit, les couches populaires s’enfoncent, et l’endettement des ménages devient un mode de survie normalisé. Quand un pays en arrive là, la colère n’est plus un événement, elle devient une ambiance.
L’agriculture, elle, illustre un autre aspect du même échec : la fragilisation de la souveraineté alimentaire. Avant Akhannouch, le Maroc produisait, lors des campagnes normales, environ 50 millions de quintaux de céréales et en importait un volume comparable. La surface céréalière tournait autour de 3,5 millions d’hectares. Aujourd’hui, les importations de blé dépassent 10 millions de tonnes et la surface consacrée aux céréales serait descendue sous les 2,5 millions d’hectares. Cela signifie une chose simple : le Maroc est davantage dépendant de l’extérieur pour nourrir sa population, donc plus exposé aux chocs mondiaux, aux crises géopolitiques, aux ruptures de chaînes d’approvisionnement et à la volatilité des prix. Or, pour un pays comme le Maroc, cette dépendance est une vulnérabilité stratégique majeure. Le citoyen l’expérimente directement : quand les prix mondiaux flambent, c’est le panier de la ménagère qui s’effondre.
Sur le plan fiscal et budgétaire, la promesse d’un « État social » s’est heurtée à un mur : l’absence de réforme structurelle courageuse. Dans un pays où l’inégalité est forte, une politique sociale crédible suppose une fiscalité plus progressive, une lutte réelle contre les rentes, une réduction des niches injustifiées, et une capacité de l’État à mobiliser les contributions des plus favorisés. Or, le sentiment dominant est exactement inverse : la charge fiscale pèse trop sur la consommation et les revenus moyens, tandis que les mécanismes de protection des grandes fortunes restent puissants. Cette impression, qu’elle soit entièrement exacte ou partiellement amplifiée, produit un effet politique ravageur : elle détruit la confiance et nourrit l’idée que « le système » est verrouillé.
À ces facteurs économiques s’ajoute une dimension décisive : la question de la crédibilité politique et éthique. Un Premier ministre milliardaire dans un pays où la pauvreté et la précarité s’étendent pose une question évidente de symbole, de confiance et de conflits d’intérêts. Même sans illégalité formelle, la perception d’une confusion entre pouvoir économique et pouvoir politique devient un poison démocratique. Le citoyen finit par croire que les décisions publiques servent d’abord ceux qui ont déjà tout, et que l’État protège les puissants plus qu’il ne protège les vulnérables. Dans ce contexte, chaque crise sectorielle, chaque hausse de prix, chaque scandale médiatique, chaque maladresse gouvernementale devient une preuve supplémentaire dans l’esprit d’une population déjà fragilisée.
C’est ici que l’échec économique se transforme en danger politique. Car le Maroc n’est pas seulement confronté à une crise sociale. Il est confronté à un vide politique. Les partis de la majorité apparaissent à beaucoup comme des structures technocratiques, incapables de produire un récit collectif, un sens national ou une vision sociale mobilisatrice. L’opposition est fragmentée, souvent peu audible, parfois discréditée. La gauche, historiquement capable de porter une critique sociale structurée, reste marginale et affaiblie. Résultat : la colère sociale n’a plus de débouché politique crédible et stable dans le champ non islamiste.
Dans toutes les sociétés, la colère cherche une sortie. Quand elle ne trouve pas une alternative politique convaincante, elle bascule vers ceux qui savent transformer la frustration en récit moral. Et c’est précisément là que l’islamisme politique redevient dangereux. Les islamistes n’ont pas besoin de présenter un plan économique sophistiqué. Ils n’ont pas besoin d’expliquer comment financer l’emploi, l’éducation ou la santé. Leur force est ailleurs : dans une rhétorique de dénonciation, une posture de pureté morale, une capacité à mobiliser les émotions collectives et à se présenter comme les défenseurs des humiliés contre les élites. Plus la pauvreté progresse, plus l’injustice est ressentie, plus la classe moyenne s’effondre, plus ce discours devient attractif.
Les manifestations pro-palestiniennes offrent un terrain particulièrement favorable à cette dynamique. La solidarité avec la Palestine est profondément ancrée au Maroc et ne relève pas en soi d’un agenda partisan. Mais ces mobilisations sont souvent investies, structurées et exploitées par des réseaux islamistes qui y trouvent une opportunité stratégique : transformer une cause internationale légitime en capital politique intérieur. À travers les slogans, les symboles, les mots d’ordre et la discipline organisationnelle, on observe comment la rue peut devenir un espace de re-légitimation, de reconquête morale et de reconstruction d’un rapport de force. Pour une partie de la jeunesse, ces manifestations ne sont plus seulement une expression de compassion, elles deviennent un exutoire général : un moyen de crier la colère, le sentiment d’injustice, la frustration sociale, l’absence d’avenir. Et les islamistes savent parfaitement capter cette énergie, la canaliser, l’encadrer, la politiser.
Le scénario le plus plausible n’est donc pas un « retour islamiste » par enthousiasme idéologique massif. Le scénario le plus plausible est un retour par défaut. Un vote de sanction. Une vengeance électorale. Un réflexe de rupture. Les citoyens ne voteraient pas nécessairement « pour » un projet islamiste, mais « contre » ce qu’incarne l’échec d’Akhannouch : l’arrogance supposée des élites, la concentration des richesses, la vie chère, le chômage, la distance sociale, le sentiment que l’État ne protège plus. C’est ainsi que les islamistes reviennent dans l’histoire politique : en profitant des erreurs des autres, en exploitant le vide, en se nourrissant de la colère.
Le paradoxe est brutal : en prétendant marginaliser l’islamisme par une gouvernance managériale et technocratique, le pouvoir actuel est en train de lui ouvrir un boulevard. Aziz Akhannouch, par son style de gouvernance, par l’absence de résultats sociaux visibles, par l’aggravation des inégalités ressenties, devient objectivement le meilleur allié involontaire de ceux qu’il pensait neutraliser. Le danger est que le pays replonge dans un cycle de polarisation idéologique, de tensions identitaires, de régressions sociétales et de crispations politiques, au moment même où il aurait besoin d’unité sociale, de réformes justes et d’un sursaut national.
Si rien n’est fait, rapidement et structurellement, pour restaurer la confiance, corriger les déséquilibres, réintroduire la justice fiscale, lutter contre les rentes, protéger réellement le pouvoir d’achat, relancer l’emploi productif et reconstruire une offre politique crédible, alors la société marocaine continuera de glisser vers une radicalisation douce : non pas forcément violente, mais idéologique, émotionnelle et populiste. Et dans ce type de climat, les islamistes sont toujours mieux armés que les technocrates, parce qu’ils parlent à la douleur avant de parler aux chiffres.
Le bilan d’Aziz Akhannouch ne sera donc pas seulement celui d’un mandat socialement coûteux. Il pourrait devenir, si le système politique ne corrige pas sa trajectoire, le prélude d’une déflagration politique majeure : le retour d’une force qui sait exploiter les crises, et dont l’histoire a déjà montré qu’elle peut, une fois aux commandes, fragiliser durablement les libertés, la modernisation sociale et la cohésion nationale. Le Maroc mérite mieux qu’un pouvoir déconnecté. Il mérite une politique au service de la dignité, de l’équité et de l’avenir.
(*) Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.




