Tribune de Philippe Liénard, juriste essayiste
Les réunions tenues à Madrid les 8 et 9 février 2026 ont marqué un tournant diplomatique discret mais significatif dans le dossier du Sahara. Selon plusieurs sources concordantes, l’Algérie aurait informé Washington qu’elle ne s’impliquerait plus directement dans les cycles de négociations futurs, laissant le Front Polisario intervenir seul dans un cadre désormais structuré autour de la médiation américaine et du processus onusien renouvelé.
Ce repositionnement intervient après l’adoption, le 31 octobre 2025, de la Résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, votée sans veto des cinq membres permanents. Ce texte place explicitement l’initiative marocaine d’autonomie sous souveraineté marocaine au centre du processus politique. Il appelle les Parties – Maroc, Algérie, Mauritanie et Front Polisario – à parvenir à une solution « mutuellement acceptable », sous l’égide du Représentant personnel du Secrétaire général de l’ONU et avec une implication diplomatique américaine assumée.
L’inscription formelle de l’Algérie parmi les Parties concernées met fin à une ambiguïté entretenue pendant des décennies, durant lesquelles Alger se présentait comme simple « observateur », tout en soutenant politiquement, financièrement et logistiquement le Polisario. Son abstention lors du vote d’octobre 2025 traduisait déjà un malaise stratégique : voter contre l’aurait isolée diplomatiquement, voter pour aurait contredit sa doctrine historique.
Depuis lors, les négociations se sont structurées autour du plan marocain initialement présenté en 2007 et enrichi en 2026 par un document substantiel d’environ quarante pages. Ce texte transforme une initiative politique en une architecture institutionnelle détaillée, juridiquement structurée, répondant aux exigences de clarté et de mise en œuvre exprimées par la communauté internationale. Il élève le débat du terrain idéologique vers un cadre concret d’organisation territoriale et institutionnelle.
Les rencontres de Madrid ont confirmé que ce plan constitue désormais la « base technique » des discussions futures. Cette formulation n’est pas neutre : elle marginalise de facto les alternatives fondées sur l’option référendaire ou l’indépendance pure, longtemps défendues par Alger et le Polisario. Le paradigme de l’autodétermination par référendum, hérité du contexte de la décolonisation, apparaît aujourd’hui affaibli face aux réalités administratives, économiques et sociales développées par le Maroc dans les provinces du Sud.
Le contexte international a également évolué. Les États-Unis affichent une volonté d’aboutir rapidement, tandis que la Russie et la Chine se montrent plus distantes sur le dossier. Pour l’Algérie, dont la situation interne demeure fragile, le maintien d’un soutien frontal au Polisario sans influence réelle sur le cadre des négociations n’offre plus de bénéfice stratégique tangible.
Officiellement, Alger continue d’affirmer son attachement aux principes du droit des peuples et au cadre des Nations unies. Mais dans les faits, son ton est moins offensif. Elle ne cherche plus à promouvoir activement des résolutions alternatives. Elle adopte une posture plus prudente, proche de celle de la Mauritanie, qui s’était déjà retirée du conflit en 1979.
Cette évolution ne signifie pas un reniement complet. Elle traduit un ajustement pragmatique face à une nouvelle configuration diplomatique. Le centre de gravité des négociations s’est déplacé : l’autonomie sous souveraineté marocaine est devenue le point de référence structurant.
Reste à savoir si ce repositionnement algérien s’inscrira dans la durée et si Alger acceptera, à terme, de jouer pleinement le rôle que lui assigne désormais le cadre onusien. L’année 2026 pourrait ainsi constituer un moment charnière pour le Maghreb, entre maintien des logiques d’affrontement et entrée dans une dynamique plus réaliste.
L’issue dépendra autant des équilibres régionaux que de la capacité des acteurs à transformer les ajustements tactiques en compromis durable.
(*) Philippe Liénard est juriste, avocat et essayiste. Spécialisé en droit international public et en questions institutionnelles, il s’intéresse particulièrement aux dynamiques géopolitiques contemporaines, aux processus de souveraineté et aux mécanismes de règlement des différends internationaux. Auteur de plusieurs analyses et contributions sur les enjeux stratégiques en Méditerranée et au Maghreb, il développe une réflexion articulant droit, diplomatie et réalités politiques.



