Par Isaac Hammouch — Chronique géopolitique — 2 octobre 2026
Il suffit parfois de quelques drones pour révéler les limites d’une puissance. L’Arabie saoudite dispose d’avions de combat, de systèmes de défense sophistiqués, d’une richesse considérable et d’un réseau d’alliances qui s’étend de Washington à Islamabad. Pourtant, onze ans après son intervention au Yémen, elle doit encore intercepter des missiles dirigés vers ses villes et protéger ses infrastructures contre les Houthis. L’adversaire qu’elle voulait contenir contrôle toujours Sanaa, a renforcé ses capacités de frappe et menace désormais l’accès à l’une des voies maritimes les plus importantes de la région.
C’est le paradoxe auquel Mohammed ben Salmane doit répondre. Il peut obtenir des déclarations de solidarité et des moyens défensifs. Il ne peut pas demander à ses partenaires d’assumer à sa place les conséquences d’une guerre que Riyad a engagée en 2015 et dont elle n’a jamais trouvé l’issue politique. La crise actuelle met à nu une solitude stratégique : au moment de décider s’il faut négocier, contenir ou attaquer de nouveau, le prince héritier porte l’essentiel du risque.
Une semaine d’attaques, et une menace qui ne s’arrête pas aux interceptions
Dans la nuit du 25 au 26 septembre, la coalition dirigée par Riyad a annoncé avoir détruit deux missiles balistiques visant Khamis Mushait et deux drones envoyés vers la région de la capitale. Jeudi 1er octobre, elle a signalé l’interception de deux autres missiles et de quatre drones dans le sud du pays. Elle a également attribué aux Houthis une frappe de drone survenue le 29 septembre contre une station de distribution électrique à Médine, qui alimente notamment la Mosquée du Prophète. Un transformateur aurait été mis hors service, sans interruption générale du réseau. Les Houthis ont nié être les auteurs de cette dernière attaque ; leur responsabilité dans cet épisode précis demeure donc contestée.
Ces faits ne décrivent pas seulement une série d’incidents militaires. Chaque alerte contraint le royaume à mobiliser ses défenses, à protéger ses installations et à rassurer sa population. Même lorsqu’un projectile est détruit, celui qui l’a lancé démontre qu’il peut recommencer. Une puissance équipée de coûteux systèmes d’interception se trouve ainsi entraînée dans une confrontation où son adversaire choisit souvent le lieu et le moment de la pression. La question n’est plus uniquement de savoir combien de drones ont été abattus cette semaine. Elle est de savoir combien de temps Riyad peut maintenir ce niveau de vigilance sans obtenir de changement politique ou militaire durable.
2015 : une intervention qui a transformé la sécurité saoudienne en problème yéménite
Lorsque les Houthis s’emparent de Sanaa en 2014, l’Arabie saoudite voit se constituer à sa frontière un pouvoir armé lié à l’Iran. En mars 2015, elle prend la tête d’une coalition qui intervient pour soutenir le gouvernement yéménite internationalement reconnu. Le calcul paraît alors clair : empêcher l’installation durable des Houthis, restaurer un allié à Sanaa et protéger le flanc sud du royaume. En prenant la direction de cette intervention, Riyad fait cependant davantage que défendre une frontière. Elle lie sa crédibilité régionale à l’issue d’une guerre civile dont les acteurs, les fractures locales et les ambitions ne se laissent pas réduire à un face-à-face entre l’Arabie saoudite et l’Iran.
Onze ans plus tard, le bilan stratégique est difficile à contourner. Les Houthis n’ont pas disparu. Ils ont conservé la capitale, consolidé leur commandement, développé leurs missiles et leurs drones et appris à utiliser la géographie du Yémen comme un avantage. La supériorité aérienne saoudienne n’a pas produit le pouvoir yéménite stable que Riyad espérait voir émerger. La guerre a causé d’immenses souffrances civiles, auxquelles ont contribué les attaques de plusieurs camps, y compris les frappes de la coalition. Reconnaître la gravité des attaques houthies contre le royaume ne dispense pas d’examiner les limites et le coût humain de la stratégie saoudienne qui les a précédées.
La trêve de 2022 a suspendu la guerre sans résoudre son équation
La trêve négociée en 2022 sous l’égide des Nations unies a permis une baisse importante de la violence et des attaques transfrontalières. Pour Riyad, elle ouvrait une possibilité précieuse : sortir progressivement d’une guerre coûteuse sans devoir annoncer une défaite. L’Arabie saoudite a ensuite soutenu des discussions avec les Houthis, notamment avec la médiation d’Oman, autour d’un cessez-le-feu et d’un processus politique. Il serait donc injuste de présenter sa politique comme une succession ininterrompue de bombardements. Le royaume a compris qu’aucune solution purement militaire n’avait fonctionné et a cherché une voie de désescalade.
Mais une trêve ne supprime pas les rapports de force qu’elle fige. Les Houthis ont conservé leurs positions et leur capacité d’action. La reprise des combats, leurs avancées sur la côte de la mer Rouge et la multiplication des frappes contre le territoire saoudien ont révélé la fragilité de cet équilibre. Ce que Riyad avait pu considérer comme le début d’une sortie de guerre apparaît aujourd’hui comme une pause durant laquelle son adversaire est resté en mesure de peser sur l’avenir du Yémen et sur la sécurité du royaume.
Bab el-Mandeb : le point où le conflit yéménite devient une question mondiale
Le détroit de Bab el-Mandeb n’est pas un simple détail sur une carte militaire. Il commande l’entrée méridionale de la mer Rouge, une route essentielle aux échanges entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe. Les gains territoriaux houthis sur le littoral yéménite accroissent leur capacité à menacer la navigation et à exercer une pression sur les exportations passant par cette zone. Pour l’Arabie saoudite, cette évolution est particulièrement dangereuse dans une région où d’autres voies maritimes sont déjà perturbées.
Les Houthis ont ainsi transformé leur implantation locale en moyen de pression international. Contrôler un territoire proche d’un passage stratégique permet de contraindre Riyad, mais aussi d’obliger des puissances extérieures à suivre le conflit de près. L’Iran tire un avantage géopolitique de cette pression exercée par un mouvement auquel il a apporté un soutien militaire et technique. Cela ne signifie pas que chaque opération houthie soit dictée depuis Téhéran : les Houthis possèdent leurs objectifs, leur organisation et leurs propres calculs yéménites. C’est précisément cette combinaison d’ancrage local et de soutien extérieur qui rend leur recul si difficile à obtenir.
Washington aide Riyad, mais refuse de reprendre sa guerre
Mohammed ben Salmane a demandé aux États-Unis une aide militaire directe contre les Houthis. Washington n’a pas accepté de mener les frappes sollicitées. Les Américains fournissent toutefois des renseignements, une assistance au ciblage et un appui à la planification. Cette aide compte. Mais elle trace une limite nette : le principal partenaire stratégique de l’Arabie saoudite soutient sa défense sans se porter volontaire pour conduire une nouvelle guerre au Yémen.
Cette réponse américaine doit être lue pour ce qu’elle est. Riyad demeure un partenaire majeur de Washington ; elle ne bénéficie pas pour autant d’un engagement illimité. Les États-Unis ont leurs propres priorités et mesurent le risque d’ouvrir un front supplémentaire dans une région déjà traversée par plusieurs conflits. Mohammed ben Salmane découvre qu’une relation privilégiée donne accès à des moyens et à des informations, mais ne transfère pas automatiquement à l’allié la responsabilité des décisions les plus dangereuses. La puissance saoudienne reste considérable ; sa dépendance apparaît au moment précis où elle voudrait afficher sa pleine autonomie.
Pakistan, Turquie et France : une coalition de soutien, pas une armée unique
Riyad n’est pas sans partenaires. L’accord de défense conclu avec le Pakistan et la Turquie a donné lieu à des consultations militaires et à une coopération concrète. Des équipements, des capacités de défense et des conseillers renforcent la position saoudienne. La France a, de son côté, annoncé des moyens destinés à contribuer à la protection de Yanbu, port stratégique de la mer Rouge. Ces engagements ne doivent pas être minimisés : ils améliorent la capacité du royaume à encaisser les attaques et montrent que ses partenaires prennent la menace au sérieux.
Ils ne résolvent pourtant pas la même question. Défendre une installation saoudienne, fournir des systèmes antimissiles, partager des renseignements et reprendre des territoires au Yémen sont quatre missions différentes. Leurs coûts et leurs risques ne sont pas interchangeables. Vendredi 2 octobre, le ministre pakistanais des Affaires étrangères a annoncé qu’une réunion d’urgence avec Riyad et Ankara examinerait aussi une possibilité d’engagement politique avec les Houthis, évoquée dans ses échanges avec l’Iran. Tandis que certains à Riyad étudient une nouvelle opération militaire, l’un de ses partenaires juge donc nécessaire de considérer une voie diplomatique. Il ne s’agit pas d’une contradiction anecdotique : elle révèle que les alliés de l’Arabie saoudite ne partagent pas forcément sa définition de la victoire.
Les Émirats et la faiblesse du camp opposé aux Houthis
La difficulté la plus profonde de Riyad se trouve peut-être au sein même du Yémen. Les Émirats arabes unis ont longtemps été un partenaire majeur contre les Houthis. Mais les deux capitales ont soutenu des forces yéménites poursuivant des objectifs différents, en particulier sur l’avenir du sud. Leur désaccord s’est aggravé jusqu’au retrait annoncé des forces émiraties. La visite à Riyad, le 29 septembre, d’un haut responsable des Émirats montre que le dialogue reprend. Elle ne suffit pas à effacer les divergences qui ont fragmenté le camp censé faire face aux Houthis.
Une offensive ne réussira pas par la seule intensité des frappes aériennes. Elle aura besoin de forces yéménites capables de coopérer, de tenir les territoires repris et de défendre un projet politique acceptable pour ceux qui devront y vivre. Or ces forces restent divisées. L’Arabie saoudite peut financer, équiper et coordonner ; elle ne peut pas décréter l’unité de ses partenaires locaux. C’est le nœud de la crise. Si la question du pouvoir au Yémen n’est pas réglée, chaque victoire militaire risque d’être provisoire et chaque retrait de recréer le vide dont les Houthis savent tirer parti.
Israël et le Maroc : deux soutiens dont il faut mesurer la portée exacte
Les contacts évoqués entre responsables saoudiens et israéliens autour d’un éventuel soutien en matière de renseignement montrent jusqu’où la crise pousse Riyad à explorer ses options. Une aide israélienne publiquement assumée poserait néanmoins un problème politique majeur au prince héritier dans le contexte régional actuel. Les discussions rapportées et les offres évoquées ne permettent pas de conclure qu’Israël participe aux opérations saoudiennes. L’intérêt géopolitique de cet épisode réside dans la question qu’il soulève : jusqu’où Mohammed ben Salmane pourrait-il élargir ses coopérations de sécurité sans affaiblir sa position politique dans le monde arabe ?
Le Maroc a, pour sa part, exprimé une solidarité officielle forte avec l’Arabie saoudite. Le roi Mohammed VI a affirmé que la sécurité du royaume saoudien touchait également celle du Maroc. Cette prise de position a une valeur diplomatique et symbolique réelle. Elle ne constitue ni l’annonce d’une intervention militaire marocaine, ni la preuve d’une demande saoudienne en ce sens. Là encore, il faut regarder la différence entre soutien politique et participation à la guerre. C’est cette différence qui définit aujourd’hui la marge de manœuvre de Riyad.
La tentation d’une nouvelle offensive et le risque de répéter 2015
L’Arabie saoudite examine désormais la possibilité d’une offensive contre les Houthis, menée au sol par des forces yéménites avec un appui aérien saoudien. Parmi les scénarios étudiés figurent une opération concentrée autour de Bab el-Mandeb et une campagne sur plusieurs fronts. Au 2 octobre, aucune offensive de cette ampleur n’a été officiellement annoncée. Son objectif stratégique serait compréhensible : empêcher les Houthis d’utiliser le contrôle du littoral comme un avantage décisif avant toute négociation.
L’objectif ne suffit toutefois pas à garantir le résultat. Une opération limitée peut reprendre une portion de côte sans mettre fin aux tirs contre l’Arabie saoudite. Une campagne plus large peut disperser les forces alliées, aggraver les divisions yéménites et provoquer une riposte contre les installations du royaume. Mohammed ben Salmane se trouve ainsi devant le dilemme que son intervention initiale n’a jamais résolu : comment obtenir une sécurité durable face à un mouvement qui survit aux frappes, gouverne des territoires et peut continuer de menacer même après avoir perdu du terrain ? Relancer la guerre sans réponse politique à cette question reviendrait à investir davantage de moyens dans une stratégie dont les limites sont déjà connues.
La réputation du prince héritier se joue sur le résultat, pas sur la fermeté du discours
Mohammed ben Salmane promet de ne pas transiger sur la sécurité du royaume tout en affirmant rechercher la désescalade. Cette double position est rationnelle : aucun dirigeant saoudien ne peut accepter passivement des frappes contre ses villes, mais une guerre ouverte de plus grande ampleur comporte des risques immenses. Le problème est que la répétition des attaques réduit la force de ses déclarations. Un pouvoir se juge aussi à l’écart entre ce qu’il promet de protéger et ce qu’il parvient effectivement à sécuriser.
On ne peut pas affirmer, sans données d’opinion, que la popularité de Mohammed ben Salmane s’effondre. Sa réputation de stratège, en revanche, est soumise à une épreuve visible. Il a bâti l’image d’un dirigeant capable de moderniser son pays, de parler à toutes les puissances et d’imposer l’Arabie saoudite comme acteur incontournable. La persistance de la menace houthie rappelle qu’une diplomatie brillante et des investissements massifs ne remplacent pas un règlement du conflit voisin. La critique politique tient en une question simple : après onze ans de guerre, de trêve et de négociations, pourquoi la sécurité que Riyad cherchait à obtenir semble-t-elle toujours aussi fragile ?
Le coût humain interdit de réduire le Yémen à une carte stratégique
La réponse ne peut pas se limiter aux besoins de l’Arabie saoudite ni aux calculs de l’Iran, de Washington ou d’Ankara. La reprise des combats chasse de nouvelles familles de leurs foyers et aggrave la faim dans un pays déjà dévasté. Dans certaines zones du Yémen évaluées cette semaine par le Programme alimentaire mondial, près de trois ménages sur quatre ne disposaient pas d’une nourriture suffisante. Une nouvelle offensive pourrait protéger des intérêts stratégiques essentiels ; elle pourrait aussi accroître les souffrances de civils qui vivent avec les conséquences de cette guerre depuis plus d’une décennie.
La véritable mesure du leadership de Mohammed ben Salmane ne sera donc ni la vigueur de ses déclarations ni le nombre de capitales qui condamneront les Houthis à ses côtés. Elle sera sa capacité à protéger l’Arabie saoudite sans reconduire indéfiniment le même cycle : bombardement, riposte, négociation inachevée, puis nouvelle escalade. Riyad a des alliés. Elle dispose de moyens. Mais au terme de cette semaine, elle reste seule devant la décision qui compte : choisir une stratégie dont elle pourra défendre non seulement la nécessité immédiate, mais aussi l’issue.