Par Isaac Hammouch — Opinion Mondiale
Jean-Jacques Mamba est une figure politique congolaise établie en Belgique. Ancien porte-parole du Mouvement pour la Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, ancien député national élu à Kinshasa, il a rejoint l’Alliance Fleuve Congo-M23 (AFC-M23), dont il est l’un des cadres en Europe. Titulaire d’un master en administration des affaires et sciences économiques ainsi que d’un DEA transdisciplinaire sur les enjeux de l’Afrique subsaharienne, il s’exprime ici sans détour sur le conflit à l’Est de la République Démocratique du Congo, les objectifs du mouvement qu’il soutient, et sa propre situation judiciaire.
Note de la rédaction : Conformément aux règles déontologiques de l’interview journalistique, les déclarations contenues dans cet entretien n’engagent que leur auteur, M. Jean-Jacques Mamba, et non la rédaction d’Opinion Mondiale. Elles sont reproduites fidèlement, dans le respect du droit à l’information et de la liberté d’expression.
Opinion Mondiale : Pouvez-vous vous présenter brièvement — votre parcours académique, politique, et comment vous en êtes venu à rejoindre le M23 ?
Jean-Jacques Mamba : J’ai été porte-parole du MLC (Mouvement pour la Libération du Congo), le parti de monsieur Jean-Pierre Bemba, pendant 17 ans, dont 5 ans comme porte-parole officiel, entre 2014 et 2018. J’ai ensuite été élu député national dans la ville de Kinshasa pour un mandat de cinq ans. Sur le plan académique, je suis titulaire d’un master en administration des affaires et sciences économiques, suivi d’un DEA transdisciplinaire sur les enjeux de l’Afrique subsaharienne, que j’ai réalisé ici en Belgique.
Après mon mandat, face aux dérives que je voyais venir, j’ai décidé d’apporter ma contribution à ce qui se passe à l’Est du pays. C’est le sujet le plus épineux de ces trente dernières années en RDC. J’ai rejoint l’AFC-M23 (Alliance Fleuve Congo), une alliance qui regroupe des partis politiques, des ONG, des ASBL et des personnalités indépendantes. Je suis parmi les personnalités qui ont rejoint tôt le mouvement pour y apporter une contribution essentiellement politique. Je suis également en train d’écrire un ouvrage sur cette expérience, pour mieux décrire la situation et proposer des pistes de solution.
Opinion Mondiale : Quels sont les objectifs politiques du M23 ?
Jean-Jacques Mamba : À la base, c’est un mouvement de légitime défense. Nous sommes un pays qui compte 450 ethnies. À des fins politiques, les Banyamulenge — les Tutsi congolais — ont été instrumentalisés et discriminés. On a fait croire à l’ensemble de la population que les Tutsi n’étaient pas des Congolais, qu’ils étaient des Rwandais. Comme vous le savez, entre le Congo et le Rwanda, il y a toute une histoire depuis les années 1990. J’ai d’ailleurs perdu mon père dans ce conflit.
Ces populations ont été expropriées, pourchassées, et se sont retrouvées réfugiées au Rwanda, où on ne les reconnaît pas non plus comme Rwandais. Elles sont des centaines de milliers dans cette situation de stigmatisation, de délit de faciès. On les regarde, on dit qu’ils ne sont pas de chez nous, on les tue, on les massacre. C’est ce qu’ils appellent les « causes profondes ». La naissance du M23 part de ce problème-là.
Notre pays est, d’une certaine manière, un pays accidentel : ses frontières ont été tracées unilatéralement par le roi Léopold II à la Conférence de Berlin, séparant des peuples qui partageaient la même culture et la même langue. À l’Est du pays, en raison du génocide, cette question a pris des dimensions politiques plus fortes.
Opinion Mondiale : Que cherche concrètement à obtenir le M23 du gouvernement congolais ?
Jean-Jacques Mamba : D’abord, il faut que les discriminations s’arrêtent. C’est la revendication principale. Nous sommes l’un des rares pays où vous voyez un gouvernement utiliser des avions de chasse de type Soukhoï pour régler des conflits internes. Monsieur Tshisekedi a bombardé des villages, des églises, des hôpitaux — notamment à Nembo, dans le Sud-Kivu — tuant des enfants et des femmes. Il cherche une victoire militaire qu’il n’aura pas. Ce qu’il veut, c’est gagner du temps.
Il y a aussi un problème de fond : la violation du pacte républicain. Notre Constitution, issue d’années de négociations après les guerres de 1998 à 2003, contenait des mécanismes préventifs pour empêcher le retour des germes du conflit. Monsieur Tshisekedi a commencé à détricoter ce pacte. En 2018, il ne gagne pas les élections — tout le monde le sait. En 2023, il organise un scrutin sur sept jours avec des machines à voter remises à ses affidés. La Constitution prévoit que l’élection se fait en vingt-quatre heures. Il s’est autoproclamé avec 73 % des voix. Et maintenant, en 2026, il cherche à changer la Constitution pour se maintenir au pouvoir.
Opinion Mondiale : Que répondez-vous aux accusations selon lesquelles le Rwanda soutient militairement et financièrement le M23 ?
Jean-Jacques Mamba : Ce sont des accusations qui ne me paraissent pas fondées. Il faut comprendre qu’il y a deux problèmes distincts en RDC, et c’est là l’erreur d’analyse de la communauté internationale — y compris des États-Unis.
Le premier problème est bilatéral, entre le Congo et le Rwanda. Le Rwanda estime que le Congo héberge des FDLR, des génocidaires dont la qualification a été reconnue internationalement. Avec monsieur Tshisekedi, la situation a empiré : il a officiellement reçu les FDLR, leur a conféré des grades et leur a donné des armes. À partir de ce moment, le Rwanda a considéré que c’était une vraie menace et a décidé d’intervenir pour se protéger.
Le deuxième problème est interne : c’est un problème de gouvernance et de violation du pacte républicain. Ces deux problèmes sont distincts. Même si le Rwanda s’entendait demain avec le Congo, cela n’enlèverait pas le fait que nous combattons Tshisekedi parce qu’il veut briser l’ordre républicain. Par ailleurs, il y a aujourd’hui 30 000 volontaires congolais — c’est dans le dernier rapport de l’ONU — formés et disciplinés, qui se battent pour défendre ce pacte. Ce sont des Congolais.
Opinion Mondiale : Il y a des rumeurs sur l’implication de Joseph Kabila, qui financerait l’AFC-M23 et le C64 depuis le Rwanda. Quelle est sa place dans ce conflit ?
Jean-Jacques Mamba : C’est le narratif du gouvernement congolais, qui cherche à charger Kabila au maximum pour obtenir des autorités judiciaires internationales un mandat d’arrêt contre lui. Kabila est condamné à mort — tout comme moi d’ailleurs. Nous gérons suffisamment de ressources pour être organisés. Et ça vous étonnerait peut-être, mais il y a des membres du gouvernement congolais qui alimentent l’AFC-M23. Moi-même, je reçois des aides de personnes qui travaillent avec monsieur Tshisekedi, parce qu’il y a une forme de volonté de protéger ce qui nous unit en tant que nation.
Opinion Mondiale : Vous venez de dire que vous êtes condamné à mort. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Jean-Jacques Mamba : C’est un procès politique, fait en deux jours, par contumace, sans avocat, sans défense. On me reproche mon adhésion à la dynamique AFC. J’ai été parmi les premiers à faire une déclaration publique pour dire que je rejoignais le mouvement. C’est le seul crime que j’ai commis — une liberté d’expression, une liberté d’engagement politique. Pourtant, dans le mandat d’arrêt international, on m’accuse de crimes de guerre.
Le plus grave, c’est que lors des faits qui me sont reprochés, je n’étais même pas sur place : j’étais ici, en Belgique. Ce sont des procès de dissuasion, destinés à intimider et à décourager les adhésions. Mais c’était naïf, parce que les gens continuent à adhérer tous les jours — des Congolais de Belgique, de France, de partout. On sait tous que ce sont de faux procès.
Opinion Mondiale : Comment le M23 est-il perçu en Europe, et en Belgique en particulier ?
Jean-Jacques Mamba : Politiquement, il est très difficile d’avoir des accès publics. Je ne vois pas un politicien belge accepter de s’afficher avec moi, et c’est compréhensible : le narratif victimaire du gouvernement congolais a été bien vendu, avec des moyens conséquents. Tshisekedi a de bonnes entrées dans l’administration américaine. Quand vous avez des moyens, vous pouvez faire passer des points de vue et même influencer le Conseil de sécurité.
Nous n’avons pas accès aux grands médias européens comme TV5 ou France 24, parce que le gouvernement congolais menace de leur couper le signal s’ils nous reçoivent. Nous fonctionnons avec les moyens du bord. Nous administrons des territoires plus grands que la Belgique, avec 18 millions de personnes, grâce à des taxes locales — nous fonctionnons comme un État. Ici, en Europe, nous n’avons pas de bureau ; nous avons des sympathisants et des plateformes comme Twitter. Mais le plus important pour nous, c’est d’atteindre notre objectif. Et nous l’atteindrons.
Entretien réalisé en Belgique, le 5 août 2026.
() Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.*
Droit de réponse : La rédaction d’Opinion Mondiale rappelle que toute personne ou institution mise en cause dans cet entretien dispose d’un droit de réponse, conformément aux principes du journalisme équitable et aux dispositions légales en vigueur. Le gouvernement de la République Démocratique du Congo, ou toute autre partie concernée par les déclarations contenues dans cet article, est invité à faire parvenir sa réponse à la rédaction d’Opinion Mondiale (opinionmondiale.com). Celle-ci sera publiée dans les mêmes conditions d’équité et de visibilité.



