Tribune de Isaac Hammouch « L’Europe face au diagnostic américain : le temps de la lucidité est arrivé »

La publication de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale par l’administration Trump, le 5 décembre 2025, est un événement que l’Europe ne peut plus se permettre d’ignorer. Depuis trop longtemps, le continent avance avec l’illusion que l’ordre né après 1945 demeure immuable, que l’Amérique restera éternellement son protecteur naturel, et que ses fragilités internes pourront encore être compensées par la stabilité internationale. Or voici qu’un document officiel, produit par Washington lui-même, vient briser cette certitude avec une brutalité inédite. Ce n’est pas seulement une stratégie : c’est un miroir. Et ce miroir renvoie à l’Europe l’image d’une civilisation essoufflée, hésitante, vulnérable, incapable de se projeter dans l’avenir sans tutelle extérieure.

Le texte américain décrit l’Europe comme un continent engagé dans un processus de « déclin civilisationnel ». On peut contester les mots, mais non la portée du constat. Vieillissement démographique, recul des taux de natalité, disparition du sentiment d’appartenance commune, fissures identitaires croissantes, incapacité persistante à maîtriser les frontières extérieures : le jugement de Washington résonne avec des inquiétudes qui grandissent déjà dans toutes les capitales européennes. Ce qui choque, ce n’est pas la critique ; c’est qu’elle vienne de l’allié historique, celui qui garantissait jusqu’ici, presque mécaniquement, la cohérence stratégique de l’ensemble occidental.

La migration de masse occupe dans ce diagnostic une place centrale, non pas comme un phénomène humanitaire ou économique, mais comme un vecteur de transformation civilisationnelle. La Stratégie américaine affirme que ces flux ne sont plus accidentels, ni même conjoncturels : ils structurent désormais les équilibres du monde. Ils peuvent être instrumentalisés par des puissances adverses, utilisés comme levier de pression, ou naître du chaos politique d’États effondrés. Pour Washington, l’Europe n’a plus le luxe de traiter ce sujet avec hésitation ou ambiguïté : c’est une question qui touche à la continuité même de son être collectif.

L’Amérique affirme désormais qu’elle ne garantira plus automatiquement la sécurité européenne. Pour la première fois depuis la création de l’OTAN, la solidarité transatlantique n’est plus un principe intangible, mais une relation conditionnelle. Si l’Europe ne prend pas en charge son propre destin stratégique, si elle ne finance pas sa défense, si elle ne protège pas ses frontières, si elle n’assume pas ce que Washington considère comme les responsabilités minimales d’une puissance, alors l’alliance ne sera plus un refuge. Elle deviendra une option parmi d’autres, soumise aux priorités fluctuantes de l’Amérique.

Cette mise en garde est sans précédent. Elle oblige l’Europe à regarder en face une vérité qu’elle repousse depuis trop longtemps : elle n’a jamais réellement pensé sa sécurité, ni son avenir stratégique, ni même sa cohésion civilisationnelle. Elle s’est laissée porter par un confort historique, par une prospérité façonnée par la paix américaine et par la mondialisation libérale. Le texte publié par Washington annonce la fin de cette époque. Non par hostilité, mais par transformation profonde de la manière dont les États-Unis se perçoivent eux-mêmes. L’Amérique dit désormais clairement qu’elle n’est plus gardienne d’un ordre mondial, mais puissance souveraine, attachée à son identité, à ses frontières, à son hémisphère. Elle revient à une lecture du monde où les nations se défendent avant tout elles-mêmes, où les alliances sont pragmatiques, où la souveraineté prime sur le multilatéralisme.

Dans ce nouvel équilibre, l’Europe n’est plus prioritaire. Elle n’est plus le centre sentimental de l’Occident. Elle n’est plus la région pour laquelle Washington accepte naturellement de s’engager. Elle devient un espace vulnérable, dépendant, périphérique, que l’Amérique ne soutiendra que si elle démontre qu’elle mérite encore ce soutien. C’est une rupture historique qui bouleverse tout ce que le continent croyait acquis.

Et pourtant, cette rupture peut aussi être une chance. En forçant l’Europe à regarder lucidement ses fragilités, ce texte américain peut devenir le déclencheur d’une refondation nécessaire. Il invite le continent à repenser sa politique migratoire, à assumer une vision claire de son identité, à reconstruire une capacité militaire crédible, à relancer une dynamique démographique, à retrouver un projet politique plus solide que celui des dernières décennies. Il appelle les Européens à redevenir un peuple de puissance, et non plus une collection de sociétés administrées.

Le monde qui vient ne fera aucune place aux nations hésitantes. Il ne garantira rien à ceux qui refusent de se protéger. La Stratégie américaine n’est pas une sentence : elle est un avertissement. Elle dit à l’Europe qu’elle ne pourra plus vivre dans le confort d’un ordre ancien. Elle devra choisir entre l’inertie et la volonté, entre le déclin et la renaissance. L’Amérique, en réalité, ne condamne pas l’Europe. Elle l’oblige à redevenir adulte.

L’avenir du continent dépendra de sa capacité à entendre ce message, non comme une humiliation, mais comme une opportunité de redevenir une civilisation sûre d’elle-même, consciente de sa valeur, et déterminée à préserver sa place dans l’histoire. Les États-Unis ont livré leur diagnostic. Le reste appartient désormais aux Européens.

() Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.*

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