Rohingya en Arabie saoudite : l’exil sans droits, l’apatridie comme condition permanente: Chronique de Isaac Hammouch

Depuis plusieurs décennies, des dizaines et probablement des centaines de milliers de Rohingya vivent en Arabie saoudite dans une situation que de nombreux observateurs qualifient d’impasse humaine et juridique. Leur présence dans le royaume n’est pas le fruit d’une migration volontaire classique mais le prolongement d’un exil contraint, né de persécutions structurelles en Birmanie et figé par l’absence persistante de statut légal durable.

L’origine de ce drame est largement documentée par les Nations unies. En septembre 2018, la Mission d’enquête internationale indépendante sur le Myanmar, mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, a conclu que les forces birmanes avaient commis des violations graves et systématiques contre les Rohingya, susceptibles de constituer des crimes contre l’humanité et des actes relevant du génocide. Le rapport souligne que la loi birmane sur la citoyenneté de 1982 a institutionnalisé l’exclusion des Rohingya, les privant de nationalité, de passeport, de liberté de mouvement et de toute protection étatique effective. Cette apatridie imposée constitue le socle de leur vulnérabilité extrême.

Dès les années soixante-dix et quatre-vingt, bien avant la crise majeure de 2017, des Rohingya fuient la Birmanie pour échapper aux violences, aux discriminations et à l’effacement juridique. Plusieurs vagues d’exil les conduisent vers des pays voisins mais aussi vers certains États du Golfe, dont l’Arabie saoudite, perçue à l’époque comme un refuge possible pour des musulmans persécutés. Cet accueil, cependant, ne s’est jamais traduit par une politique de protection ou d’intégration durable.

Aujourd’hui, le nombre exact de Rohingya vivant en Arabie saoudite demeure inconnu, en raison de l’absence de données officielles transparentes. Néanmoins, des estimations crédibles existent. L’Institute on Statelessness and Inclusion, organisation internationale spécialisée dans les questions d’apatridie, estimait dès 2014 qu’environ deux cent mille Rohingya résidaient en Arabie saoudite. Cette estimation est régulièrement reprise dans des travaux académiques et des analyses d’ONG, qui soulignent toutes la difficulté de quantifier une population privée de reconnaissance administrative claire.

Ce qui caractérise avant tout la situation des Rohingya dans le royaume n’est pas seulement la pauvreté ou la marginalisation sociale mais une précarité juridique structurelle. Beaucoup vivent sans nationalité reconnue, sans statut de résident permanent et sans documents de voyage valables. Cette absence de passeport ne constitue pas un simple détail administratif. Elle empêche toute liberté de circulation, interdit de quitter légalement le territoire et rend impossible toute projection vers un avenir ailleurs. L’exil est devenu un enfermement.

Les conséquences concrètes de cette vulnérabilité ont été mises en lumière par plusieurs enquêtes internationales. En 2020, Human Rights Watch a publié une enquête détaillée sur la détention de Rohingya en Arabie saoudite, notamment à Djeddah, ainsi que sur des expulsions vers le Bangladesh de personnes apatrides ne disposant d’aucune protection durable. L’organisation y dénonce des détentions prolongées sans garanties procédurales et rappelle que ces expulsions contreviennent aux principes internationaux de protection des personnes apatrides et à l’interdiction des retours forcés vers des situations à risque.

Enquête et éléments vidéo disponibles ici :

Amnesty International a, de son côté, intégré la situation des migrants et des apatrides dans ses rapports annuels sur l’Arabie saoudite. Dans ses rapports publiés entre 2023 et 2025, l’organisation souligne que des milliers de personnes sont arrêtées pour des infractions liées au séjour ou au travail, détenues pendant de longues périodes sans garanties procédurales suffisantes, puis expulsées. Amnesty rappelle que ces pratiques touchent de manière disproportionnée les populations les plus vulnérables, notamment celles dépourvues de nationalité ou de protection diplomatique.

Sur le plan du travail, la situation est tout aussi alarmante. Amnesty International a documenté de manière approfondie les mécanismes d’exploitation des travailleurs migrants en Arabie saoudite. Dans un rapport publié en novembre 2025 sur les chantiers du métro de Riyad, l’organisation décrit des conditions relevant du travail forcé : frais de recrutement abusifs, salaires impayés, confiscation de documents, dépendance extrême vis-à-vis de l’employeur et impossibilité de changer d’emploi sans risquer l’arrestation.

Cette réalité est également illustrée dans plusieurs reportages vidéo d’Amnesty International, fondés sur des témoignages directs de travailleurs migrants, montrant comment l’absence de statut juridique stable transforme certains travailleurs en main-d’œuvre piégée, sans liberté de mouvement ni recours effectif.

Ce reportage par exemple montre des Rohingya détenus au centre d’immigration de Djeddah en Arabie saoudite et les appels de leurs familles pour leur libération. 

Human Rights Watch, dans son World Report 2025, dresse un constat similaire. L’organisation reconnaît l’annonce de réformes du système de parrainage des travailleurs migrants mais souligne que, dans la pratique, le lien entre statut légal et employeur continue de créer une dépendance propice aux abus. Pour les Rohingya, privés de nationalité et de protection étatique, cette dépendance devient presque totale, ouvrant la voie à des formes de servitude moderne.

C’est dans ce contexte que certains témoins et observateurs parlent d’esclavagisme moderne. Le terme est fort mais il renvoie à une réalité décrite par le droit international sous d’autres concepts précis : travail forcé, servitude, privation de liberté de mouvement et exploitation systémique d’une population incapable de se protéger ou de fuir. Il ne s’agit pas d’un esclavage légal au sens historique mais d’une condition de domination contemporaine rendue possible par l’apatridie et l’absence de droits effectifs.

Cette situation entre en contradiction directe avec les principes fondamentaux du droit international. La Déclaration universelle des droits de l’homme affirme que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Elle interdit explicitement l’esclavage et la servitude sous toutes leurs formes, garantit la liberté de circulation et reconnaît le droit à une nationalité. La Convention relative aux droits de l’enfant, à laquelle l’Arabie saoudite est partie, protège le droit à l’identité, à l’éducation et à la protection contre l’exploitation économique.

La désignation de l’Arabie saoudite comme pays hôte de la Coupe du monde de football 2034, actée par la FIFA le 11 décembre 2024, a relancé le débat international sur le respect des droits humains dans le royaume. Au-delà des infrastructures sportives et des annonces de réforme, la situation des Rohingya installés parfois depuis quarante ou cinquante ans en Arabie saoudite rappelle une réalité plus profonde et plus dérangeante. Celle d’un État qui aspire à un rôle central sur la scène internationale tout en maintenant sur son sol une population invisible, privée de droits fondamentaux et enfermée dans une précarité permanente.

Tant que la situation des Rohingya en Arabie saoudite restera marquée par l’apatridie, la vulnérabilité extrême et l’absence de protection juridique effective, la question du respect des droits humains dans le royaume restera entière et impossible à éluder.

(*) Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

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