AccueilCultureMarie-Antoinette, première influenceuse de l'histoire ? À Fontainebleau, on lui écrit encore

Marie-Antoinette, première influenceuse de l'histoire ? À Fontainebleau, on lui écrit encore

« Votre Majesté. » C’est par ces mots que s’ouvrent la plupart des lettres adressées à Marie-Antoinette reçues par le château de Fontainebleau. « Ceux qui lui écrivent jouent le jeu à fond. Ils s’adressent à elle de manière très cérémonieuse et respectueuse », décrit Sylvain Moulène, directeur du développement et de la communication de ce château royal situé à une soixantaine de kilomètres au sud-est de Paris.

Depuis le lancement de l’opération « À vos plumes ! Écrivez à Marie-Antoinette », le château, qui a été l’une des demeures des souverains français pendant près de huit siècles, a reçu plus de 4 000 missives. « C’est un beau succès qui nous a surpris. On ne s’attendait pas à autant de courriers et notamment du monde entier », s’enthousiasme Sylvain Moulène.

Une reconstitution d’un séjour du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette au château de Fontainebleau. © Château de Fontainebleau (Marc Chaslin)

L’année Marie-Antoinette et Louis XVI

Cette opération s’inscrit dans le cadre de l’année Marie-Antoinette et Louis XVI à Fontainebleau. Il y a 240 ans, le couple royal passait son dernier jour dans cette résidence emblématique. Entre 1770 et 1786, il y a séjourné à onze reprises. « C’est une villégiature que la reine aimait particulièrement. À la fin du XVIIIe siècle, il y a eu un vrai retour à la nature. Le château de Fontainebleau, à proximité de la forêt, a permis à la reine d’en profiter. La vie de cour y était également moins pensante qu’à Versailles », souligne le directeur du développement.

Pour illustrer cet attachement tout particulier des souverains à ce lieu, des expositions, des visites, des spectacles ou encore des concerts sont organisés tout au long de l’année au château. L’idée la plus originale est celle de proposer au public d’adresser directement une lettre à la reine. Que ce soit de chez eux ou depuis un boudoir reconstitué pour l’occasion à la sortie de la boutique du château, tout un chacun est invité à écrire à la souveraine la plus connue de l’histoire de France.

Une reproduction des décors du boudoir d’Argent en sortie de boutique du château de Fontainebleau, dans le cadre de l’atelier "À vos plumes".

Une reproduction des décors du boudoir d’Argent en sortie de boutique du château de Fontainebleau, dans le cadre de l’atelier « À vos plumes ». © Château de Fontainebleau

Cécile Berly, spécialiste reconnue du XVIIIe, a eu l’idée de ce dialogue à travers le temps. « Le château m’a demandé de réfléchir à une idée pour dépoussiérer l’histoire de cette période et de Marie-Antoinette. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait passer par l’outil de la lettre pour proposer une véritable implication. Cela permet de créer un lien et une proximité avec la reine », explique l’historienne dont le dernier livre s’intitule « Elles écrivent. Les plus belles lettres de femmes du XVIIIe siècle » (éditions Passés composés).

Au cours des derniers mois, Cécile Berly a mené plusieurs ateliers d’écriture en lien avec ce projet, notamment dans des collèges et des lycées de la région. Elle a pu constater que plus de deux siècles après sa mort, Marie-Antoinette suscite toujours une immense fascination. « J’ai pu voir dans les lettres de ces élèves qu’ils la voient comme une influenceuse. Ils sont extrêmement sensibles à sa modernité. Ils la perçoivent comme une reine de la mode qui, si elle avait existé à notre époque, aurait joué un rôle essentiel sur les réseaux sociaux », constate l’autrice de plusieurs ouvrages sur Marie-Antoinette. « C’est assez étonnant, mais ils sont aussi souvent dans une forme de jugement et lui disent qu’elle ne s’est pas toujours très bien conduite. »

Une estampe représentant Marie-Antoinette d'Autriche, reine de France, par Louis-Jacques Cathelin (1738-1804).

Une estampe représentant Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, par Louis-Jacques Cathelin (1738-1804). © Château de Fontainebleau – Aurélien Boyé

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Une icône culturelle

« Fashion victim », épouse infidèle, femme dépensière, mère attentionnée et moderne, victime de la Révolution, la reine ne manque pas de qualificatifs. Guillotinée le 16 octobre 1793, quelques mois après son époux Louis XVI, elle a toujours suscité des sentiments très vifs. « Depuis sa mort, cette figure a toujours été récupérée en bien ou en mal », résume Sylvain Moulène. « Sous la Restauration au XIXe siècle, les royalistes ont essayé de s’en emparer en valorisant l’image de la martyre. À l’inverse, sous la Troisième République, on a réhabilité l’idée d’une mauvaise reine pour légitimer le nouveau pouvoir », ajoute-t-il.

Au XXe siècle, elle est devenue une icône culturelle. Près de 70 films lui ont été consacrés, dont la plupart sous une forme plutôt bienveillante. Le dernier le plus marquant est celui de Sofia Coppola qui, en 2006, a proposé une vision kitsch et rock’n’roll de la jeune archiduchesse autrichienne débarquant à Versailles à l’âge de 14 ans. « Ce film, avec tous les anachronismes qu’il comporte, l’a rendue moderne et a beaucoup contribué à l’internationalisation de son image », estime Sylvain Moulène.

Pour preuve, de très nombreux courriers adressés ces derniers mois à l’ancienne reine ont été envoyés depuis les États-Unis et le Canada. « Les étrangers ont pour beaucoup une forme d’idolâtrie envers elle », note Cécile Berly. « Pour eux, elle représente énormément de choses dans leur vie, elle a un rôle de confidente, de meilleure amie et de modèle. Il n’y a plus d’épaisseur politique, mais une fascination pour un personnage de l’histoire qui représente une élégance et un destin qui donne le vertige : naître à Vienne archiduchesse, vivre une grande partie de son existence sous les ors de Versailles et finir sa vie avant ses 38 ans en pleine tempête politique », précise l’historienne.

Cette spécialiste du XVIIIe siècle n’hésite pas à en faire un mélange entre une Brigitte Bardot « anar de droite avec le côté ‘Je fais ce que je veux et je vous emmerde' » et une Kate Middleton « princesse anglaise dans le contrôle de son image exemplaire qui a donné des enfants au futur roi ».

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Un outil extraordinaire pour comprendre le XVIIIe siècle

Depuis des années, Cécile Berly se passionne pour les grandes figures féminines du XVIIIe siècle. Pour autant, l’historienne confie que c’est pour Marie-Antoinette qu’elle a « le moins d’affect », contrairement à Olympe de Gouges ou Madame Roland. « Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’émotion, mais moi, j’essaye d’abord de comprendre et de contextualiser cette femme en son temps. Elle a une épaisseur qui, pendant très longtemps, nous a totalement échappé. C’est un outil extraordinaire pour comprendre ce siècle. » En étudiant sa correspondance, elle a ainsi mis en lumière le fait que loin d’être frivole, la reine était au contraire « empêtrée dans sa condition et dans son parcours extrêmement accidenté ».

Alors que certains voient aujourd’hui en elle une pionnière du féminisme, Cécile Berly dézingue cette idée. « Même si elle a œuvré pour sa liberté, la question des droits et de la place des femmes n’était pas un sujet pour elle. Au demeurant, elle appartient vraiment à l’histoire de l’émancipation des femmes », juge la directrice artistique du Salon du livre d’histoire de Grasse.

Les visiteurs et les admirateurs de tous pays ont jusqu’au 4 juillet, date d’un pique-nique et d’un bal de la reine organisés dans le jardin anglais du château de Fontainebleau, pour prendre leur plume. À l’issue de ce projet, les plus belles et touchantes missives vont être sélectionnées et regroupées par Cécile Berly dans un recueil à paraître à l’automne à l’occasion de la grande exposition « Marie-Antoinette et Louis XVI à Fontainebleau. Splendeur et douceur de vivre ». « Ce ne sera pas un livre scientifique sur la reine, mais plutôt le regard du public d’aujourd’hui sur la souveraine », insiste Sylvain Moulène.

Le pique-nique et le bal de la reine vont être organisés le 4 juillet au château de Fontainebleau.

Le pique-nique et le bal de la reine vont être organisés le 4 juillet au château de Fontainebleau. © Askja Studio, association Carnet de bals

Derrière ce joli « coup de com », Cécile Berly veut aussi voir l’occasion de déconstruire une grande partie de notre imaginaire collectif : « Si elle est aussi présente en nous, c’est parce que derrière son image, il y a forcément de la profondeur. Comme Marilyn Monroe ou Frida Kahlo, elle n’avait pas seulement des robes fascinantes. Elles disent beaucoup de leur personne, mais elles ne disent pas tout. »


Source:

www.france24.com

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