La trajectoire de Maâti Monjib ne peut être comprise sans revenir à ses origines, à sa formation intellectuelle et au cheminement qui l’a progressivement conduit du monde académique à l’engagement politique critique. Né en 1962 au Maroc, dans un contexte marqué par les tensions politiques des années de plomb, il grandit dans un environnement où la question du pouvoir, de l’autorité et de la liberté n’est jamais abstraite. Très tôt, il s’oriente vers les études supérieures en histoire et en sciences sociales, un choix qui reflète déjà une volonté de comprendre les mécanismes profonds qui structurent la société marocaine. Son parcours le mène ensuite en France dans les années 1980, où il poursuit ses études universitaires et obtient un doctorat en histoire, s’imprégnant des traditions intellectuelles européennes, notamment celles liées à la pensée critique, à la démocratie et à l’analyse des systèmes politiques.
Cette étape française est déterminante. Elle ne constitue pas seulement une formation académique, mais un moment de transformation intellectuelle. Au contact des universités françaises et des débats intellectuels qui y sont menés, Maâti Monjib développe une approche critique du pouvoir, nourrie par les sciences humaines et sociales. Il s’inscrit dans une tradition d’intellectuels pour lesquels la production du savoir est indissociable d’un engagement dans la cité. De retour au Maroc dans les années 1990, il entame une carrière universitaire en tant qu’enseignant d’histoire, tout en poursuivant des travaux de recherche centrés sur le Maroc contemporain, ses élites et ses transformations politiques.
Progressivement, au début des années 2000, son rôle dépasse le cadre académique. Il s’investit dans des initiatives liées à la formation de journalistes, à la promotion du journalisme indépendant et à la défense de la liberté d’expression. Cette évolution marque un tournant : il ne s’agit plus seulement d’analyser le pouvoir, mais de contribuer à structurer un espace public critique. Son engagement le rapproche des milieux de la gauche marocaine, notamment du Parti socialiste unifié, sans pour autant qu’il adopte un rôle partisan classique. Il incarne plutôt une figure d’intellectuel engagé, capable d’influencer les débats et de former des relais au sein de la société civile.
C’est précisément cette position hybride qui va progressivement le placer en conflit avec le système politico-sécuritaire marocain, le Makhzen. À partir de 2015, les tensions prennent une tournure judiciaire lorsque Maâti Monjib est poursuivi dans des affaires liées notamment à des financements étrangers. Cette année-là, il entame déjà une grève de la faim pour protester contre ce qu’il considère comme des poursuites injustifiées. Les années suivantes voient une intensification des procédures, avec des restrictions de plus en plus importantes pesant sur ses activités.
En 2020, il est de nouveau poursuivi pour des accusations de blanchiment de capitaux, ce qui marque une nouvelle étape dans le bras de fer avec les autorités. En décembre 2020, il est arrêté, puis condamné en janvier 2021 dans une affaire liée à la sûreté de l’État, avant d’être libéré après plusieurs semaines de détention. En mars 2021, il entame une nouvelle grève de la faim pour protester contre les restrictions dont il fait l’objet, notamment l’interdiction de quitter le territoire marocain. Cette séquence renforce sa visibilité internationale et accentue la polarisation autour de son cas.
En juillet 2024, une grâce royale est annoncée à son égard, ce qui laisse entrevoir une possible désescalade. Pourtant, cette mesure ne met pas fin aux restrictions administratives et judiciaires. Son passeport reste sous contrainte, et ses déplacements continuent d’être limités, ce qui maintient une situation de blocage durable.
Le dernier épisode en date intervient à la fin du mois de mars 2026, lorsqu’il est empêché de quitter le territoire marocain alors qu’il devait se rendre en France pour participer à des conférences académiques. Dans la foulée, le 31 mars ou le 1er avril 2026 selon ses proches, Maâti Monjib annonce entamer une nouvelle grève de la faim. Ce geste s’inscrit dans la continuité de ses formes de protestation antérieures, mais intervient dans un contexte personnel particulièrement fragilisé.
Selon des éléments relayés dans ses cercles de soutien, sa situation matérielle s’est fortement dégradée au fil des années. Son salaire aurait été saisi dans le cadre des procédures judiciaires, le privant de revenus réguliers, et il ne serait plus en mesure d’exercer normalement ses fonctions académiques. La perte de moyens matériels, comme son véhicule, viendrait accentuer cette précarisation. Cette accumulation de contraintes donne le sentiment d’un étouffement progressif, au point que certains parlent d’une véritable « prison à ciel ouvert », caractérisée non par une détention formelle, mais par une limitation extrême des marges de manœuvre.
La décision d’entamer une nouvelle grève de la faim à ce moment précis traduit une situation d’impasse. Elle vise à attirer l’attention sur une condition qu’il juge injuste et à mobiliser des soutiens, notamment à l’international. Elle révèle aussi l’absence d’alternatives institutionnelles efficaces pour faire valoir ses droits, dans un contexte où les voies de recours semblent épuisées ou inefficaces à ses yeux.
La figure de Maâti Monjib reste profondément clivante. Pour certains, il incarne un intellectuel courageux, fidèle à ses convictions démocratiques et engagé dans la défense des libertés. Pour d’autres, il représente une figure politisée, inscrite dans une logique d’opposition systématique et en lien avec des réseaux internationaux critiques du Maroc. Ce clivage dépasse sa personne et renvoie à une fracture plus large au sein de la société marocaine.
Au-delà du cas individuel, cette affaire met en lumière des enjeux structurels. Elle interroge la place de l’intellectuel dans un système politique où les marges de critique existent mais restent encadrées. Elle pose la question des limites de la liberté académique lorsqu’elle se transforme en engagement politique explicite, ainsi que celle du rôle des réseaux transnationaux dans la reconfiguration des rapports de force internes. Elle révèle enfin une forme de gestion des dissidences qui ne passe pas nécessairement par l’incarcération permanente, mais par une combinaison de pressions juridiques, économiques et administratives, produisant un effet d’étouffement progressif.
Ce nouvel épisode, situé au tournant de mars et avril 2026, s’inscrit dans une continuité plutôt que dans une rupture. Il souligne l’absence de solution politique durable à un conflit qui oppose, depuis plus d’une décennie, un intellectuel déterminé à maintenir une parole critique et un État soucieux de préserver le contrôle de son espace politique. Dans ce face-à-face, chacun reste sur ses positions, transformant une trajectoire individuelle en symbole d’un débat plus large sur la nature du pouvoir, les limites de la contestation et l’avenir de l’espace public au Maroc.



