Par Lahcen Isaac Hammouch
Depuis plusieurs mois, une série d’événements concrets, documentés et rarement mis en perspective dans leur continuité, dessine les contours d’une confrontation potentielle entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Aucun ultimatum n’a été proclamé, aucune déclaration de guerre n’a été formulée, mais les faits observables indiquent que les principaux acteurs concernés ne se situent plus dans une logique d’hypothèse abstraite. Ils agissent comme si l’éventualité d’un affrontement direct devait être anticipée, structurée et rendue immédiatement opérationnelle.
À partir de la fin de l’année 2023, les forces armées israéliennes ont reconnu avoir mené des exercices aériens de grande ampleur simulant des frappes à longue distance. Ces manœuvres ont impliqué des appareils capables d’opérer bien au-delà du théâtre régional immédiat, accompagnés de moyens de ravitaillement en vol et de dispositifs de commandement avancés. Ce type d’entraînement correspond à des scénarios précis, impliquant des cibles éloignées, profondément enterrées et protégées par des systèmes de défense sophistiqués. Dans le même intervalle, les États-Unis ont procédé à des redéploiements navals et aériens significatifs dans le Golfe persique, en mer d’Arabie et en Méditerranée orientale, officiellement dans un cadre dissuasif, mais selon un schéma déjà observé lors de crises majeures antérieures.
Cette dynamique militaire s’est accompagnée d’une multiplication d’incidents attribués, directement ou indirectement, à l’affrontement israélo-iranien. En Syrie, des frappes ciblées ont touché des infrastructures et des cadres liés aux Gardiens de la Révolution. En mer Rouge et dans le golfe d’Oman, des attaques contre des navires commerciaux ont perturbé des routes maritimes stratégiques, suscitant une réponse militaire occidentale accrue. Ces actions n’ont pas toujours été revendiquées, mais leur précision, leur temporalité et leur cohérence stratégique ont été largement analysées par les services de renseignement et les observateurs militaires.
À l’intérieur de l’Iran, plusieurs faits tangibles ont renforcé l’impression d’un passage à un niveau supérieur de vigilance. Des explosions inexpliquées à proximité de sites sensibles, des pannes industrielles affectant des installations stratégiques et des cyberattaques ciblant des réseaux critiques ont été confirmées par les autorités iraniennes, sans attribution officielle. Parallèlement, des images satellitaires et des informations issues de sources ouvertes ont montré un renforcement visible des défenses autour des principaux sites nucléaires, notamment ceux de Natanz et de Fordow, avec le déploiement de systèmes anti-aériens supplémentaires et une intensification des mesures de sécurité.
Sur le plan politique, le discours public est resté volontairement calibré, mais certains éléments de langage ont marqué une inflexion notable. À Washington, plusieurs responsables ont rappelé que toutes les options demeuraient ouvertes, une formule rarement utilisée de manière répétée sans qu’elle ne repose sur des préparatifs concrets. À Jérusalem, des déclarations ont réaffirmé qu’un Iran atteignant le seuil nucléaire militaire constituerait une ligne rouge absolue, sans toutefois préciser la nature ni le calendrier d’une éventuelle réponse. Cette ambiguïté stratégique, entretenue des deux côtés, vise autant à dissuader qu’à préserver une marge de manœuvre opérationnelle.
Dans ce contexte, la question de la stabilité interne de l’Iran et de la continuité du pouvoir a pris une dimension particulière. Des informations concordantes indiquent un renforcement exceptionnel des dispositifs de protection autour du Guide suprême, Ali Khamenei, ainsi qu’une mise en alerte accrue des structures décisionnelles du régime. Des centres de commandement alternatifs, déjà existants, ont été réactivés, et des exercices internes de gestion de crise ont été menés sans communication publique. Ces mesures ne relèvent pas d’un scénario d’exil, mais d’une anticipation d’un conflit prolongé, susceptible de frapper le cœur même de l’appareil étatique.
La comparaison parfois avancée avec la période précédant la révolution iranienne de 1979 apparaît, à la lumière des faits, peu pertinente. Ruhollah Khomeini avait construit son autorité depuis l’extérieur, dans un contexte d’effondrement progressif de l’ordre impérial. Le système actuel, lui, est solidement ancré, militarisé et doté d’une expérience éprouvée de la survie sous pression, qu’il s’agisse de sanctions économiques, d’isolement diplomatique ou d’opérations clandestines.
Pris isolément, chacun de ces éléments pourrait être interprété comme un épisode de plus dans une confrontation de basse intensité. Mais leur accumulation, leur synchronisation et leur cohérence stratégique dessinent une séquence inhabituelle. Les préparatifs militaires, les signaux diplomatiques, les incidents opérationnels et les mesures internes de sécurisation du pouvoir convergent vers un même constat : les acteurs se comportent comme si le passage d’une guerre invisible à une confrontation ouverte devait pouvoir s’opérer sans délai.
À ce stade, aucun missile n’a encore déclenché un conflit généralisé, et aucune annonce officielle n’a entériné une décision irréversible. Pourtant, les faits observables indiquent que le statu quo repose désormais sur une ligne de crête étroite. Tant que certaines lignes rouges ne sont pas franchies, la confrontation reste contenue. Mais la mécanique est en place, silencieuse, méthodique, et prête à s’enclencher si l’équilibre venait à céder.



