Prêts, partez ! D’habitude inaugurée à partir de début mai, la saison de la haute joaillerie a débuté cette année dès la fin mars. Une anticipation qui traduit le boom de cette discipline. « La catégorie phare partout en 2025 », retient le cabinet Bain & Company, tandis que la mode, la maroquinerie et les spiritueux traversent une mauvaise passe. Le secteur continuera-t-il de se démarquer, malgré les guerres au Proche-Orient qui tendent l’atmosphère ?
« Mes clients suivent de loin les présentations, cette fois. S’offrir de la haute joaillerie dans une période pareille est moralement mal perçu, même dans leurs cercles à l’abri des soucis », témoigne une intermédiaire dubaïote tenue à l’anonymat, qui fait le lien entre joailliers et richissimes acheteurs du Golfe. Quoi qu’il en soit, certaines marques, persuadées qu’être parmi les premières à révéler leurs bijoux uniques constitue un avantage compétitif, ont avancé leur calendrier, à commencer par les griffes de LVMH Bulgari et Louis Vuitton, qui restent fidèles à leur esthétique superlative.
Dès le 24 mars, Bulgari a accueilli à Milan (Italie) ses clients les plus dévoués, venus d’Inde ou des Etats-Unis, et une ribambelle d’égéries (Dua Lipa, Anne Hathaway, Jake Gyllenhaal) pour faire frétiller les réseaux sociaux. Tous étaient venus admirer « probablement la meilleure collection Bulgari de tous les temps », s’emballe le PDG, Jean-Christophe Babin, en introduction du défilé. La maison romaine fondée en 1884 ne craint jamais l’hyperbole. Au contraire : elle use de l’épate, faisant savoir par exemple que plus d’un tiers des 150 nouveautés dépassent le million d’euros.

Emeraudes menthe à l’eau taillées en toutes formes (coussin, cabochon, brillant, poire), diamants jaune soleil, saphirs et tanzanites d’un bleu océanique… l’intensité et la qualité des gemmes sont un atout imparable. « Les clients veulent sans cesse de nouvelles combinaisons de couleurs. Réussir à les surprendre est un défi », assure Lucia Silvestri. Dans la maison depuis quarante-trois ans, l’Italienne dirige le studio de création et ses 12 designers aux nationalités diverses (Italie, Russie, Colombie, Corée du Sud…), supervisant en même temps les achats de pierres. Un cumul unique dans le paysage. « Et un avantage, revendique-t-elle. Quand vous connaissez la valeur des matériaux, vous ne créez pas des bijoux sans réalité commerciale. »

C’est elle qui a mené les âpres négociations pour mettre la main sur « le plus beau padparadscha [une variété de saphir] de [sa] carrière » : un ovale de 26 carats « dont le rose-orangé évoque parfaitement le ciel de Rome au soleil couchant », monté sur un collier feuillu rythmé de billes d’émeraude, de tranches de saphir violet et de triangles d’onyx. En prenant pour thème l’éclectisme, angle fourre-tout, la collection brasse large.
Des classiques maison (bagues en cabochon ou en pain-de-sucre ; colliers serpent ou en maille tubogas) voisinent avec des « pièces snob », comme on désigne ici les bijoux pour lesquels les pierres précieuses ne jouent que les seconds rôles, tel ce sautoir de turquoises sphériques, entrecoupées d’émeraudes et de rubis aussi lisses que des bonbons gélifiés. Des audaces plus techniques s’illustrent dans certaines manchettes serpent. L’une bluffe par sa structure métallique mobile brevetée qui donne l’illusion que le bracelet est légèrement élastiqué ; une autre impressionne grâce à un beau diamant facetté afin d’imiter au mieux le sommet de la tête du reptile.
Nuages de l’Olympe
Défilé en robes argent ou mordorées, dîner au grand air façon Mille et Une Nuits, feux d’artifice pétaradant au-dessus des coupes de champagne et des pâtisseries orientales… Aux abords de Marrakech (Maroc), le 29 avril, Louis Vuitton y est aussi allé de sa débauche de moyens. Chez le maroquinier fondé en 1854, la haute joaillerie, en croissance, n’a été inaugurée qu’en 2009. « Nous n’avons pas encore terminé d’écrire notre alphabet », prévient le directeur du studio, entité anonyme désormais aux manettes depuis le départ abrupt, en mars 2025, de la médiatique directrice artistique Francesca Amfitheatrof.

S’il se passe en coulisses, ce changement d’organigramme a un impact évident sur la collection. L’identité joaillière de Vuitton, destinée à une femme puissante et téméraire, se retrouve dans son thème : les grands mythes, des ailes de phénix (qui ornent un collier ou flottent sur une bague double) aux flèches d’Artémis (miniaturisées en broches). Mais la rondeur prévaut tout à coup sur la puissance anguleuse des crus précédents. En lieu et place des bijoux usant de « V » ou de lignes droites cassantes qui raidissaient parfois l’allure, voici des chevrons délicats, des jeux de torsades, des parures courbes suggérant les nuages de l’Olympe ou un rang de perles dorées d’Australie, en lévitation entre des tourbillons de diamants jaunes.

Vuitton cherche à démontrer sa crédibilité dans le domaine, à coups de topazes impériales ou d’un collier en forme de couronne de laurier qui aligne 38 diamants de couleurs (vert, bleu, violet, jaune, etc.), gemmes à la réfraction maximale dont raffolent les collectionneurs huppés. Mais la marque valorise aussi des matériaux détonnants et moins onéreux qu’elle essaie d’ennoblir : des zircons du Cambodge bleu-vert, des diamants blancs fluorescents d’ordinaire dédaignés (mais qui se révèlent bleus sous une lumière UV, formant des motifs surprises) ou encore des topazes dites « œil-de-chat », billes opaques blanches ou bleues semblant traversées d’un rai de lumière verticale… Le paquebot de LVMH a le mérite d’élargir ses horizons et d’arrondir ses angles. Et prouve ainsi qu’on peut gagner en finesse sans amoindrir sa force de frappe.
Source:
www.lemonde.fr



