Ce qui se joue aujourd’hui entre la France et l’Algérie n’est plus une simple crispation diplomatique. On est entré dans une autre dimension, beaucoup plus grave, beaucoup plus sensible, où des dossiers judiciaires précis viennent désormais nourrir des soupçons que, pendant longtemps, on n’osait évoquer qu’à voix basse.
Tout commence réellement à basculer au printemps 2024, avec une affaire qui va marquer un tournant : l’enlèvement d’un opposant algérien installé en France, Amir Boukhors, connu sous le nom d’Amir DZ. Le 29 avril 2024, il est intercepté devant chez lui, dans le Val-de-Marne, par un faux dispositif policier, avec gyrophares et mise en scène crédible. Il est séquestré près de 27 heures, interrogé, puis relâché. À ce moment-là, on pourrait croire à un règlement de comptes classique. Mais très vite, l’enquête bascule.
La section antiterroriste est saisie. Et ce n’est pas anodin.
Les investigations révèlent une mécanique bien plus structurée : des exécutants recrutés, des complicités internes, et surtout des connexions qui remontent vers des sphères officielles. Plusieurs personnes sont mises en examen, dont un agent consulaire algérien en poste en France. L’accusation est lourde : enlèvement et séquestration en lien avec une entreprise terroriste. Plus grave encore, un juge d’instruction français va jusqu’à délivrer, à l’été 2025, un mandat d’arrêt international contre un ancien diplomate algérien soupçonné d’avoir participé à la préparation de l’opération.
À partir de là, la ligne rouge est franchie.
On ne parle plus d’individus isolés. On commence à parler d’un système, ou du moins de soupçons sérieux d’implication d’acteurs liés à un État étranger sur le territoire français. Et la réponse judiciaire suit : détentions provisoires maintenues, refus de remise en liberté pour certains suspects en raison du risque de fuite, implication directe du Parquet national antiterroriste.
En mars 2026 encore, la détention de l’agent consulaire impliqué dans cette affaire est prolongée, preuve que le dossier est loin d’être clos et que les charges sont considérées comme suffisamment solides pour maintenir la pression judiciaire.
Mais ce dossier n’est pas isolé. C’est précisément ce qui inquiète.
D’autres affaires viennent s’y greffer, avec des schémas qui se ressemblent. Le cas de Hichem Aboud en est un exemple troublant. Journaliste, ancien officier, opposant au régime, il a lui aussi été victime d’un enlèvement en octobre 2024, cette fois à Barcelone, avant d’être retrouvé par la police espagnole. Là encore, les circonstances interrogent, les profils impliqués posent question, et les similitudes avec l’affaire Amir DZ ne passent pas inaperçues dans les milieux sécuritaires.
Parallèlement, certains noms circulent de plus en plus dans les dossiers sensibles. Des figures de l’opposition algérienne, classées comme « terroristes » par Alger, font l’objet de mandats d’arrêt internationaux, mais bénéficient en France de protections juridiques, voire de l’asile politique. Cela crée une situation explosive : d’un côté, un État qui réclame leur extradition ; de l’autre, une justice française qui refuse, estimant qu’ils ne bénéficieraient pas d’un procès équitable.
Cette contradiction alimente un climat de tension permanent.
Dans le même temps, l’enquête sur Amir DZ révèle un autre élément encore plus inquiétant : la présence de relais internes en France. Un fonctionnaire franco-algérien, travaillant dans une administration sensible, est mis en examen pour avoir fourni des informations permettant de localiser l’opposant. Cela signifie que l’affaire dépasse largement le cadre d’un simple commando extérieur. On parle ici d’infiltration, de renseignement, de ciblage précis.
Et c’est exactement ce qui fait basculer ces dossiers dans une autre catégorie.
En janvier 2026, plusieurs enquêtes judiciaires pour « terrorisme d’État » sont officiellement ouvertes en France, visant des puissances étrangères, dont l’Algérie. Quelques semaines plus tard, début avril 2026, ce chiffre atteint huit procédures, certaines concernant directement des actions attribuées à Alger.
Ce n’est plus marginal. C’est structuré.
En droit, cela veut dire que des juges d’instruction travaillent sur ces dossiers avec tous les outils du contre-terrorisme : écoutes, surveillance, coopération internationale, mandats d’arrêt. Et surtout, cela veut dire qu’on se dirige potentiellement vers des renvois devant des juridictions spécialisées.
Autrement dit, vers des procès.
Pour l’instant, il n’y a pas encore de condamnation définitive dans ces affaires. Les procédures sont en cours. Les suspects sont mis en examen, certains sont détenus, d’autres sont recherchés à l’international. Mais la dynamique est enclenchée, et elle est difficile à arrêter.
Ce qui frappe, dans cette séquence, c’est le décalage entre la gravité des faits et la retenue politique. Car pendant que la justice avance, que des diplomates sont visés par des mandats d’arrêt, que des agents consulaires sont emprisonnés, le discours officiel reste mesuré, presque prudent.
Mais jusqu’à quand ?
Car si demain un procès venait à confirmer l’implication d’acteurs étatiques étrangers dans des opérations menées sur le sol français, ce ne serait plus seulement une affaire judiciaire. Ce serait une crise majeure entre États.
Et au fond, c’est déjà le cas, même si personne ne veut encore le dire frontalement.
On est passé d’une suspicion à une accumulation de faits. D’un climat à des dossiers. D’un malaise à une confrontation silencieuse. Et dans cette zone grise, une chose devient de plus en plus difficile à nier : la France n’est plus simplement un territoire d’accueil pour des opposants politiques. Elle est devenue, malgré elle, un terrain d’affrontement.



